
Nous sommes en juin 1936 : le célèbre écrivain Maxime Gorki vient de mourir. Engagé aux côtés des révolutionnaires bolchéviques bien avant la Révolution de 1917, il était un ami personnel de Lénine. En 1923, il s’exile en Allemagne, puis en Italie en 1924, avant de revenir définitivement en URSS en 1932, encouragé par Staline. La propagande soviétique en fait alors un héros du régime et l’un des fondateurs du « réalisme socialiste ». Mais quatre ans plus tard, il meurt dans des conditions mystérieuses. Que s’est-il réellement passé ?
Les années 1930 sont marquées par les « Procès de Moscou » et les Grandes Purges. Le déclenchement de ces procès est, en partie, lié à l’assassinat de Sergueï Kirov, premier secrétaire du Parti Communiste de Leningrad. Lors du troisième procès, en 1938, l’ancien secrétaire de Maxime Gorki comparaît aux côtés de plusieurs figures du bolchévisme historique, notamment Boukharine, ex-compagnon de Staline.
Les accusés sont jugés pour avoir perpétré des actes terroristes, parmi lesquels l’assassinat présumé de Gorki. Ils sont notamment accusés d’appartenir au « Bloc des droitiers et des trotskystes » et d’être des agents à la solde des services de renseignement allemand, britannique, japonais et polonais. Mais pourquoi auraient-ils voulu éliminer Gorki ?
D’après les comptes rendus du procès, l’un des accusés, conseiller à l’ambassade soviétique à Berlin, aurait rencontré Léon Trotsky en juillet 1934 et aurait évoqué avec lui la nécessité d’éliminer physiquement Gorki. Selon l’acte d’accusation, l’ordre de son assassinat aurait été donné par Guenrikh Iagoda, chef du NKVD entre 1934 et 1936, et l’un des principaux architectes du système des goulags.
Le plan aurait consisté à affaiblir d’abord son fils adoptif, Pechkov, en l’enivrant pour qu’il s’endorme dehors et tombe malade… puis à éliminer Gorki lui-même en l’empoisonnant avec la complicité de médecins. Lev Levine, son médecin personnel (et celui de Lénine), aurait ainsi allumé des feux de bois pour intoxiquer l’écrivain, dont les poumons étaient fragiles. Pour rappel, Gorki souffrait de problèmes respiratoires depuis sa tentative de suicide, au cours de laquelle une balle avait traversé ses poumons.
Un véritable complot aurait donc visé à éliminer Gorki… Mais lors de la campagne de déstalinisation initiée par Khrouchtchev, son secrétaire personnel sera réhabilité. Alors, que s’est-il réellement passé ? La question demeure une énigme. Certains historiens suggèrent que Staline aurait cherché à le faire disparaître pour prévenir d’éventuelles critiques. Selon la page Universalis consacrée à Gorki :
En revenant en U.R.S.S., Gorki avait l’ambition d’adoucir l’attitude de Staline à l’égard de l’opposition politique (Boukharine, Kamenev, Radek). Mais la mort suspecte, en 1934, de son fils Maxime, né en 1897, puis l’assassinat de Kirov, qui ouvre la voie à l’élimination des « vieux bolcheviks », mettent fin à ces espoirs : Gorki est de facto assigné à résidence, fût-elle dorée, ses contacts avec l’extérieur sont filtrés. Le « vieil ours a un anneau passé au nez », dira de lui Romain Rolland qui ira le voir en 1935. Il multiplie les entreprises éditoriales, et les articles contre le fascisme, mais ses collaborateurs seront arrêtés après sa mort, et le pacte germano-soviétique sera signé en 1939. La mort de l’écrivain, survenue le 18 juin 1936 après une courte maladie, reste entourée de mystère. Elle coïncide avec l’arrivée à Moscou d’Aragon, qui dit avoir été « harcelé » de messages de Gorki, et celle de Gide et de Pierre Herbart. En 1938, le secrétaire et les médecins de Gorki furent condamnés lors du procès du « bloc des droitiers et des trotskistes ». Ils ont été réhabilités en 1988, mais non le chef du N.K.V.D., Yagoda, qui, lors du même procès, avoua avoir ordonné sa mort. De toute façon, Staline préférait un Gorki mort et mythifié à un Gorki imprévisible et toujours quelque peu hérétique. Sa disparition ouvrit la voie aux grands « procès de Moscou » contre ses amis Kamenev (août 1936), Radek (1937), Boukharine (1938)
Le mystère restera donc entier mais tout porte à croire que la mort de Gorki aura bien arrangé Staline…
Sources :
Nicolas Werth, Les procès de Moscou, Paris, 2023, Les Belles Lettres
Michel Niqueux, « Maxime Gorki » on Universalis (En ligne)


Répondre à Les procès de Moscou (1936-1938) : une mise en scène de la terreur stalinienne – Le site du Shifâ' Annuler la réponse.