
La logique informelle repose sur l’idée selon laquelle nous partons du raisonnement et du langage quotidien pour évaluer les arguments auxquels nous sommes confrontés. Alors que la logique formelle remonte à l’Antiquité, la logique informelle est beaucoup plus récente et a été développée durant la seconde moitié du XXe siècle même si on trouve ses prémisses dans les écrits de Platon ou d’Aristote.
Platon utilise par exemple la méthode dialectique pour questionner, clarifier et examiner les croyances des interlocuteurs. Dans ses œuvres, il met l’accent sur le rôle du dialogue et de la persuasion qui sont des éléments centraux de la logique informelle. Dans la République, par exemple, il explore la nature de la justice à travers les arguments des uns et des autres en testant des exemples concrets et des contre arguments. Aristote, même s’il est à l’origine de la logique formelle, a également recours à des outils issus de la logique informelle. Dans les Réfutations sophistiques, il identifie les sophismes et les classe. Dans la Rhétorique, il explore les moyens de persuasion et dans les Topiques, il explore la dialectique en montrant comment formuler des arguments plausibles sans avoir recours à une rigueur formelle absolue.
La logique formelle s’inscrit notamment dans le mouvement de la « pensée critique » dans le domaine de l’éducation pour que cette dernière développe l’examen critique de nos croyances et de nos hypothèses : elles soulignent également l’importance du raisonnement, de l’inférence, de l’argumentation et de l’évaluation critique[1].
Comme la logique formelle, la logique informelle repose sur un ensemble de méthodes pour étudier les arguments mais sans avoir le même type de structuration technique.
La logique informelle « combine des récits d’arguments, de preuves et de justifications avec une perspective instrumentale qui met l’accent sur leur utilité dans l’analyse des arguments de la vie réelle ». Le logicien informel doit « développer les moyens d’identifier (et « d’extraire ») les arguments des échanges dans lesquels ils apparaissent et « la tentative de développer des méthodes et des lignes directrices qui peuvent être utilisées pour évaluer leur force et leur pertinence[2]. »
La logique informelle repose sur de nombreux modèles pour analyser les systèmes d’argumentations. Un système de logique informelle « est un ensemble de principes et de méthodes destinés à l’analyse et à l’évaluations d’arguments concrets ». Pour l’illustrer, on peut prendre le système BLAST qui sert à étudier les systèmes de logique informelle. Selon Groarke, il se décrit comme suit[3] :
| Lettre | Terminologie |
| B | Background théorique (cadrage théorique de l’argument) |
| L | Langage utilisé (langage naturel) |
| A | Argument |
| S | Standardisation de l’argument |
| T | Outils (tools) et méthodes pour tester la force des arguments |
Le B (background théorique) consiste à étudier le contexte théorique qui sous-tend le système de logique informelle : il s’agit d’examiner les méthodes d’analyses qui peuvent être appliquées à l’argumentation tenue dans la vie réelle. Par exemple, on va avoir affaire à un échange qui mobilise les outils des théories relevant du féminisme matérialiste et en connaissant ce cadre, on est en mesure de comprendre les arguments tenus. La connaissance des sophismes (raisonnements invalides) peut également permettre de cerner le cadre théorique mobilisé par l’acteur. C’est ainsi que l’on peut rejeter un homme de paille[4], des généralisations hâtives, un raisonnement circulaire, etc.
Le A (argument) est à l’origine de toute logique informelle. Il est composé d’une prémisse, d’une conclusion et d’une inférence des prémisses à la conclusion. L’inférence est ici l’affirmation implicite que la conclusion est vraie/probable/plausible ou devrait être acceptée autrement.
Le L (langage) s’attache au langage naturel (langage du quotidien) plutôt qu’au langage formel (A implique B). Les arguments tenus en langage naturel désignent des arguments exprimés et transmis dans des mots qui relèvent du langage naturel. Le langage argumentatif se compose de mots, de phrases (et de leur grammaire), et le langage argumentatif est « un système de signification complexe et nuancé qui étant les possibilités d’argumentation au-delà des énoncés de faits « informatifs ». Le langage naturel peut être étendu à des objets non verbaux tels que des images, des vidéos… Comme lorsque l’on diffuse des images lors d’un procès en plus de l’accusation ou de la défense. Cet aspect relatif au langage naturel n’est pas nouveau et repose sur la rhétorique. On peut citer l’exemple du rhéteur qui « est celui qui a une capacité à persuader les gens dans les affaires particulières[5] »
La standardisation (ou normalisation) des arguments (S) repose sur la possibilité de démêler les arguments en les décomposant en prémisses, conclusions et inférences. Pour normaliser un argument, plusieurs étapes sont possibles :
– Tu élimines les digressions, répétitions et remarques qui n’ont pas de rôle dans l’argumentation
– Tu reformules le contenu des questions rhétoriques et autres procédés qui obscurcissent le sens de l’argumentation
– Tu clarifies les déclarations et affirmations incomplètes
– Tu reconnais les composantes de l’argumentation
Les prémisses et conclusions peuvent également se présenter de manière implicite qu’il importe de reconnaître.
Le test des arguments (le T de BLAST) représente la finalité des systèmes de logique informelle :
« L’objectif ultime de la logique informelle est normatif : il s’agit d’un compte rendu des arguments et des systèmes de logique informelle qui peuvent être utilisés pour déterminer quand et si les arguments de la vie réelle sont forts ou faibles, bons ou mauvais, convaincants ou non convaincants[6] ».
En logique formelle, pour certifier de la validité d’un argument, il faut que les prémisses soient vraies et la conclusion également. En logique informelle, l’argument est bon si les conclusions découlent de raisons solides d’y croire. D’où l’importance d’éliminer les hommes de paille, raisonnements circulaires, digressions etc. Il convient alors d’être attentif à un certain nombre de biais comme l’argument d’autorité (telle personne dit que… donc c’est vrai). Le fait qu’une autorité reconnue dans son domaine ait affirmé tel fait ne signifie pas que cela ait été prouvé et, de fait, il faut apporter la preuve que son affirmation est vraie avant de pouvoir en déduire quelque chose de valable. Il faut donc questionner la prémisse : « Dans quelle mesure A qui affirme telle chose est-elle crédible ? A est-elle une autorité dans son domaine ? Qu’a affirmé A qui implique la conclusion T / A est-il quelqu’un en qui on puisse avoir confiance / Le résultat T est-il cohérent avec les affirmations des autres experts ? / A a-t-il des preuves de ce qu’il affirme sur T ? ».
La logique informelle a donc une structure moins technique que la logique formelle et peut être pratiquée au quotidien, à condition de s’y exercer. La logique informelle permet d’analyser des raisonnements non structurés dans le langage courant, mais également de critiquer les raisonnements incorrects ou faux.
[1] Groarke Leo « Informal Logic », The Standford, Encyclopedia of Philosophy, 2024 on : https://plato.stanford.edu/archives/spr2024/entries/logic-informal, page consultée le 1er février 2025
[2] Id.
[3] Id.
[4] Procédé selon lequel on présente la position de son interlocuteur en l’exagérant, en la déformant, ou en la simplifiant, de manière à donner l’impression que l’argument est indéfendable.
[5] Avicenne, La Dialectique. Livre I du Kitab al-Gadal, Paris, Vrin, 2023, p.87
[6] Id.


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