
En 1665, Londres est en proie à la grande peste : près de 20% de la population est décimée. Au même moment, l’histoire de la médecine est marquée par les découvertes de la circulation du sang avec William Harvey et celles de Francis Glisson sur le foie. En 1666, à presque 35 ans, un médecin formé à Oxford arrive à Londres : il s’agit de John Locke. Davantage connu comme philosophe, il n’en demeure pas moins qu’il a écrit un certain nombre de réflexions sur la médecine dans les années 1665-1670, alors que l’Essai sur l’entendement humain (1689) ou la Lettre sur la tolérance germaient probablement dans son esprit.
Le nom de ce philosophe apparaît dans Les classiques du soin (cf. source en bibliographie) parce que dans un texte resté inachevé, intitulé Anatomia et rédigé en 1668, Locke oppose les dogmatistes de l’anatomie aux empiristes qui font de l’observation clinique. Pour Locke, c’est la meilleure manière de guérir les patients : on le sait, ce philosophe anglais est un penseur original de l’empirisme. Pour lui, nos idées viennent de l’expérience.
Dans Anatomia, il écrit donc, en défendant l’expérience des médecins :
Un exemple incontestable nous en est fourni par ces Indiens illettrés qui, grâce à des enquêtes diligentées par des hommes sages bien que dépourvus d’instruction, ont découvert des moyens de soigner bien des maladies qui confondaient l’habileté des médecins les plus savants d’Europe, bien plus versés en matière d’anatomie que ces habiles Indiens, si loin de pratiquer une quelconque dissection qu’ils ne possédaient pas même de couteaux. Et pourtant les chrétiens ont choisi de s’en remettre à eux et ont trouvé auprès d’eux un secours pendant que leurs propres médecins les tenaient pour incurables (Locke, 2015, p. 56)
Locke cherche à défendre une méthode et des règles pour la médecine, qui doit pouvoir permettre « une vie longue, délivrée des infirmités et de la douleur » (De arte medica, cité p. 59). La spéculation des anatomistes est critiquée par Locke qui sont capables de débattre de manière théorique mais pas de soigner leurs patients. Locke reconnaît que l’anatomie est utile, mais à condition d’être utile et de ne pas rester spéculative. C’est ce qu’il va appeler la methodus medendi ou « méthode de traitement ».
Ce terme est d’abord employé par Claude Galien (129-201) mais Locke le reprend pour critiquer les médecins qui sont restés trop fidèles aux Anciens (et à Galien lui-même). Notons au passage que les médecins de Molière sont les mêmes que ceux ciblés par Locke. Pour Locke, la médecine doit pouvoir s’enrichir de nouvelles méthodes et être attentive à l’observation et à l’expérience. Il s’agit de pouvoir communiquer au mieux sur les résultats de manière claire et concrète, tout en s’opposant aux remèdes alchimiques réservés à des initiés. Dans la Préface au traité sur la variole, Locke explique notamment que « c’est d’abord à l’aune du critère de l’efficacité thérapeutique qu’il convient d’évaluer la méthode en médecine » (Crignon, 2016, p. 491).
Il est néanmoins curieux que Locke n’ait pas poursuivi sa carrière dans la médecine : il s’en explique des années plus tard, en 1693, auprès de son ami le médecin Thomas Molyneux :
Si mon zèle à sauver les vies des hommes et à préserver leur santé (chose qui doit être infiniment préférée à toute spéculation médicale, aussi raffinée soit-elle) m’a emmené trop loin, veuillez l’excuser chez quelqu’un qui souhaite à la pratique médicale de réussir, quoi qu’il ne s’en mêle pas (cité par Crignon, 2015, p. 58)
Passé à la réflexion politique et philosophique, Locke ne s’occupera plus de médecine mais tirera des enseignements très concrets dans sa philosophie que l’on retrouvera dans l’Essai sur l’entendement humain
Sources :
Crignon C. Locke médecin, Manuscrits sur l’art médical, Paris, Garnier, 2016
Crignon C. « John Locke. Limites de l’anatomie et art médical » in Lefèvre C., Benaroyo L. et Worms F. (dir.) Les classiques du soin, Paris, PUF, 2015, pp. 55-63


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