
Note : ce post fait partie d’une série d’articles consacrés aux débats intellectuels relatifs à la conquête des Indes, pour en savoir plus, voir ici.
Le 7 juin 1550, Bartolomé de Las Casas et Juan Ginès de Sepúlvada sont convoqués par Charles Quint devant une prestigieuse assemblée de juristes et de théologiens pour exposer leur point de vue sur la conquête de l’Amérique. Deux problèmes se posent : le premier est d’ordre religieux, comment la foi doit-elle être prêchée dans le nouveau monde ? Le second est d’ordre politique : comment les habitants peuvent-ils être soumis à l’autorité de Charles Quint ? (Capdevila, 2007). Si Vitoria a amené des éléments de réponse dans sa Leçon sur les Indiens, au moment de la controverse, il est décédé depuis sept ans. Las Casas était déjà un adversaire de la conquête dans les années 1510 tandis que Sepúlvada en était un défenseur. « Les deux adversaires ont fusionné les deux questions en réduisant le débat à l’alternative suivante : faut-il commencer par assujettir ces infidèles par la force pour les convertir dans un second temps ou, au contraire, l’assujettissement au pouvoir castillan n’est-il légitime qu’après leur conversion pacifique ? » (Capdevila, 2007, p. 7). Pour Sepúlvada, la première option est la bonne tandis que pour Las Casas, il s’agit de la seconde. Or, comme la Castille a procédé selon les méthodes de Sepúlvada, le critiquer reviendrait à critiquer les décisions de Charles Quint. S’il ne reste a priori pas de traces des propos tenus lors de la controverse, les deux auteurs ont réunit leurs arguments sous la forme d’un texte publié par B. de Las Casas en 1552. Rédigé avec Domingo de Soto (disciple de Vitoria) et Sepúlvada, il vise à présenter les arguments tenus lors de la controverse.
Après la présentation générale de l’ouvrage, on trouve le prologue de Domingo de Soto, élève de Vitoria, les objections de Sepúlvada ainsi que les réponses de Las Casas.
Dans le prologue, il est rappelé les principales thèses de Sepúlvada, à savoir que :
– « Les guerres faites aux Indiens par les Espagnols étaient justes en vertu de la cause et de l’autorité qu’il y avait pour les entreprendre et que, pareillement, elles peuvent et doivent généralement être faites à leur encontre » (Las Casas, 2007, p. 203).
– La seconde thèse est que les Indiens doivent se soumettre aux Espagnols et que s’ils ne le font pas, la guerre qui leur est faite est juste.
Il est ensuite précisé que Las Casas lui a répondu et qu’en 1550, « Sa Majesté ordonna (…) de convoquer dans la ville de Valladolid une assemblée de lettrés, de théologiens et de juristes pour qu’ils se réunissent avec le Conseil Royal des Indes afin de discuter et de déterminer s’il est possible, licitement et sans porter atteinte à la justice, de faire aux gens de ces royaumes les guerres appelées conquêtes, sans qu’ils aient commis d’autres fautes que celles qu’ils font dans leur infidélité » (Id, p. 204).
Suite à ce prologue, Domingo de Soto fait un résumé des propos tenus lors de la controverse de Valladolid : il oppose la thèse de Sepúlvada selon lequel il est licite de faire la guerre aux Indiens pour leur imposer la foi et les soumettre à l’Espagne. A l’inverse, Las Casas soutient qu’elle est illicite, inique et contraire à la religion chrétienne.
La thèse de Sepúlvada, rappelle Domingo de Soto, tient sur quatre points : les péchés contre nature des Indiens ; « la grossièreté de leurs entendements » (Id., p. 208), la fin de la foi et l’existence de sacrifices humains.
Dans les deux camps, celui de Sepúlvada et de Las Casas, les arguments reposent sur l’interprétation de la Bible et des Pères de l’Eglise. Nous n’allons nous arrêter que sur le cas des sacrifices humains :
« Le quatrième argument du docteur Sepúlvada est fondé sur l’injure que les Indiens font aux innocents en les tuant pour les sacrifier ou les manger. Bien qu’il ait concédé qu’il incombé à l’Eglise de défendre ces innocents, par la suite, [Las Casas] défend qu’il n’était ni opportun, ni convenable de les défendre avec les guerres » (Id., p. 224).
L’argumentation de Las Casas repose sur les points suivants :
« De deux maux, il faut choisir le moindre. Or, que les Indiens tuent quelques innocents pour les manger, ce qui est encore plus laid que pour les sacrifier, est un mal incomparablement moins grand que ceux qui découlent de la guerre où, en plus des vols, meurent beaucoup plus d’innocents que le petit nombre que l’on veut sauver » (Id., p. 224).
– Les guerres rendent la foi catholique infâme aux yeux des « infidèles » et va à l’encontre du commandement « tu ne tueras point ».
– Faire la guerre contre ceux qui sacrifient des hommes est une manière de se dédouaner des conséquences que cela peut engendrer.
Après le prologue de Domingo de Soto, Sepúlvada revient sur ce point en expliquant que la guerre a permis l’arrêt des sacrifices : « On sacrifiait chaque année en Nouvelle Espagne plus de vingt mille personnes ; en multipliant ce chiffre par les trente années écoulées depuis la conquête et la suppression de ce sacrifice, on obtiendrait déjà soixante mille (600 000 en réalité si on fait le compte). Or je ne crois pas que dans toute sa conquête le nombre de morts ait surpassé celui des sacrifiés pendant une année » (Id, p. 237).
Bartolomé de Las Casas répond ensuite à son adversaire et nous allons nous arrêter sur le problème du cannibalisme. Las Casas répond à Sepúlvada que les comptes réalisés sont inexacts, « car s’il en avait été ainsi on n’aurait pas trouvé, comme on le fit, une telle infinité de gens » (Id., p. 266). L’argument de Sepúlvada est donc un argument qui vise à justifier la spoliation et la mise en esclavage des Indiens sous couvert de bienfaisance. Las Casas reproche ensuite aux Espagnols en général d’avoir fait plus de sacrifices au nom de la cupidité que les Indiens auraient pu en faire en cent ans. Se plaçant sur le plan de la foi chrétienne, il explique ensuite que les Indiens sont dans l’ignorance vis-à-vis des sacrifices humains : il ne peut donc pas leur être reproché de les pratiquer. Par ailleurs, la réalisation des sacrifices a également eu lieu en Europe avant le christianisme, comme le montre Las Casas à partir d’un extrait du De bello gallico de Jules César :
« Les Français pratiquaient beaucoup ce sacrifice, surtout à l’occasion de certaines maladies graves ou d’autres dangers de mort comme les guerres. La raison qu’ils en donnaient était qu’il leur semblait impossible de secourir ou de sauver la vie des hommes sans apaiser les dieux immortels en leur offrant des vies humaines » (Id., p. 267).
De manière plus générale, on peut opposer avec Thomas Gomez (2015) « l’impérialisme nationaliste de Sepúlvada au pacifisme universaliste de Las Casas ». En résumé, pour Sepúlvada, l’Espagne a un rôle messianique et de libérateur pour les autres nations. A l’inverse, pour Las Casas, les Indiens sont des hommes à part entière, rationnels, et en capacité de s’autogouverner. Dans son argumentation, il intègre la vision universaliste de la Chrétienté « au même niveau que les autres peuples de la planète ». En bon humaniste, comme le résume John Leddy Pléhan :
« L’universalisme de Las Casas se fondait sur deux traditions : une définition ontologique gréco-romaine de l’homme et l’idéal médiéval de l’égalité chrétienne. Quelque différence qu’il pourrait y avoir entre le destin historique des divers peuples, il existe une égalité surnaturelle de tous les hommes qui dérive de la même origine et a la même fin. Tous les hommes sont égaux et frères ; pour cela chaque peuple doit être libre d’exercer sa propre souveraineté. Les peuples les plus fortunés qui possèdent l’Évangile peuvent prêter assistance spirituelle aux païens, moins chanceux, en leur envoyant des missionnaires. Mais les Espagnols devaient respecter la souveraineté politique et le droit de propriété dont jouissaient les Indiens en raison de leur appartenance à la communauté mondiale des nations » (cité par Gomez, 2015).
En conclusion, la première moitié du XVIe siècle a été un moment de troubles conséquents pour l’Espagne sur le plan intellectuel : sur le plan juridique d’abord, à propos de la remise en question des pratiques liées à la colonisation ; sur le plan théologique par rapport à la nature de l’homme dans le monde et sur le plan philosophique sur le droit de guerre par rapport aux Indiens.
En 1552, soit deux ans après la controverse de Valladolid, B. de Las Casas publie la Très brève relation sur la destruction des Indes dans laquelle il présente les atrocités auxquelles se sont livrées les conquistadores.
Le livre de Las Casas a eu un retentissement international et a remis en cause la colonisation de l’Amérique par la Castille (Capdevila, 2007) et relate les soixante ans qui séparent la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb de la controverse de Valladolid. Le projet est clair : d’après le prologue, Bartolomé de Las Casas veut remettre en cause la colonisation des Indes : il se livre à un bref historique rappelant la découverte par C. Colomb : « Les Indes ont été découvertes en l’année 1492 ; elles furent peuplée l’année suivante de chrétiens espagnols, de sorte qu’en quarante-neuf ans de nombreux Espagnols s’y sont rendus » (Las Casas, 1996, p. 49). Las Casas décrit les différentes îles découvertes : la Jamaïque en 1509, Cuba en 1511, « la Terre Ferme » sur laquelle Las Casas s’arrête plus longuement :
« L’an 1514, un malheureux gouverneur se rendit sur la Terre Ferme. C’était un homme très cruel, tyrannique, sans aucune pitié ni sagesse, un véritable instrument de la fureur divine, bien décidé à peupler cette terre de beaucoup d’Espagnols. Déjà quelques tyrans étaient allés sur la Terre Ferme ; ils avaient volé, tué et scandalisé bien des gens, mais cela s’était passé sur la côte : ils pillaient et volaient ce qu’ils pouvaient. Mais celui-là surpassa tous les autres qui étaient venus avant lui, et ceux de toutes les îles. Ses actions horribles dépassèrent toutes les abominations commises. Il dépeupla par le meurtre non seulement la côte mais de grandes terres et royaumes, et envoya aux enfers beaucoup de gens qui vivaient là » (Id., p. 69).
L’objectif est de découvrir de l’or et de torturer les Indiens afin qu’ils dévoilent leurs cachettes. En 1522, ce même gouverneur partit pour Nicaragua avec les mêmes procédés. Au Guatemala, « ce capitaine fit un grand massacre » et « les Indiens offrirent aux Espagnols tout ce qu’ils avaient ; en particulier ils leur donnèrent à manger parfaitement et firent tout ce qu’ils purent » (Id, p. 88).
Malgré son traité, Bartolomé de Las Casas ne sera pas écouté et les Indiens seront quasiment entièrement exterminés avant d’être remplacés par les esclaves d’Afrique. Ce livre reste un témoignage unique de la défense des Indiens et clôt notre histoire sur la conquête des Indes par les Espagnols.
Sources :
Capdevila N. « Impérialisme, empire et destruction » in Las Casas B. La controverse entre Las Casas et Sepúlvada, Paris, Vrin, 2007,p. 7-200
Gomez T, Droit de conquête et droit des Indiens, Paris, A. Colin, 2014
Las Casas B. (de), La controverse entre Las Casas et Sepúlvada, Paris, Vrin, 2007
Las Casas B. (de) Très brève relation sur la destruction des Indes La Découverte, Paris, 1996


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