Les classes sociales et la stratification sociale chez Weber

La stratification sociale est un objet d’études très classique en sociologie que l’on retrouve déjà chez Marx. Max Weber en donne une approche très différente de celle de Marx et dans ce post, nous allons nous atteler à en définir les principales caractéristiques à partir de la lecture d’Economie et société.

  1. Qu’est-ce qu’une classe chez Weber ?
  2. Les classes de possession
  3. Les classes de production
  4. Les classes sociales
  5. Conclusion
  6. Sources :

Qu’est-ce qu’une classe chez Weber ?

Dans le chapitre IV d’Economie et société, Max Weber distingue les « situations de classe » de la « classe ». Dans le texte, il ne parle pas de « classe sociale » en tant que telle comme nous avons l’habitude d’en parler. La notion de « classe sociale » est, en effet, une sous-rubrique des classes chez Weber. La « situation de classe » désigne :

« La chance typique qui, dans un régime économique donné, résulte du degré auquel et des modalités d’utilisation selon lesquelles un individus peut disposer (ou ne pas disposer) de bien ou de services afin de se procurer des rentes ou des revenus ; chance qui doit être évaluée sous les trois chefs (a) de sa capacité à se procurer ces biens, (b) de ses conditions de vie extérieure, (c), de sa destiné personnelle (Weber, 1995, p. 391).

Si cette définition paraît familière à l’étudiant en sociologie, c’est parce qu’elle se rapproche beaucoup de celle que développera le sociologue Pierre Bourdieu en termes de dotations en capitaux. Notre position sociale, selon ce sociologue, est effectivement basée sur le fait de disposer d’un capital social, culturel, économique et symbolique – mais ne faisons pas d’anachronisme car Bourdieu croise Weber et Marx dans sa conception de la stratification sociale, restons-en simplement à Weber -.

La classe, quant à elle, « désigne tout groupe d’individus qui se trouvent dans une même situation de classe« . Weber a une définition « nominaliste » pour reprendre les termes de Henri Mendras et Jean Etienne : « La classe n’est qu’une collection d’individus regroupés par le sociologue à partir de la similitude de leur situation » (Mendras & Etienne, 1996, p. 162).

Pour autant, Max Weber élabore une théorie de la stratification sociale qui montre des antagonismes entre les classes en fonction de leur situation de classe. Il distingue trois types de classes :

– Les classes de possession (elles sont caractérisées par des différences en termes de possession)

– Les classes de production (elles sont déterminées par l’exploitation du marché)

– Les classes sociales : il s’agit de l’ensemble de ces situations de classe à l’intérieur duquel un changement est aisément possible et se produit de manière typique, pour une personne donnée, dans la succession des générations (Weber, 1995, p. 391).

Sur ce dernier point, on va parler en termes plus modernes « d’ascension sociale ». Les récits de transfuges de classe dont les librairies nous abreuvent en ce moment en sont un exemple typique.

Les classes de possession

Ces classes sont caractérisées par le fait qu’elles possèdent ou non des biens : elles peuvent être « positivement privilégiées » (s’accaparent des biens, ont une position de monopole sur le marché…) et sont typiquement celles des rentiers. Dans une perspective sociohistorique, Weber évoque par exemple les possesseurs de mines, d’esclaves, d’installations ou de navires.

Les classes de possession peuvent être « négativement privilégiées ». Il s’agit ici de ceux qui sont des objets de possession : les esclaves, les déclassés, les « pauvres » (les guillemets sont de Weber).

Et entre ces deux classes, il y a « les classes moyennes » qui ne sont ni privilégiées positivement, ni privilégiées négativement. A la différence de Marx, Weber écrit explicitement : « L’articulation des classes de possession (…) ne conduit pas nécessairement à des luttes de classes et à des révolutions de classe (Id., p. 393). Autrement dit, les classes constituent des idéaux-types qui ne sont pas forcément en tension. En revanche, il peut exister des oppositions entre propriétaires fonciers et prolétaires ou entre prêteurs et débiteurs. Cela peut conduire à des luttes révolutionnaires, qui n’ont pas pour but nécessairement un changement de régime économique, mais simplement la redistribution de la propriété (révolutions des classes de possession) (Id, p. 393).

Les classes de production

Comme pour les classes de possession, les classes de production sont positivement ou négativement privilégiées.

Du côté des classes de production positivement privilégiées, on va retrouver les capitalistes de manière générale, les entrepreneurs (qu’ils soient marchands, entrepreneurs industriels ou agricoles, banquiers, ouvriers possédant des qualités spécifiques).

Pour les classes de production négativement privilégiées, un peu comme chez Marx, on va retrouver les travailleurs, dans la diversité de leurs qualités : a) spécialisés b) qualifiés c) non qualifiés (Id, p. 394). Remarque subsidiaire mais la notion d’ouvrier spécialisé, qualifié ou non-qualifié est toujours valide aujourd’hui.

Et entre les deux classes de production, Weber évoque les classes moyennes : telles que les paysans et les artisans indépendants. On peut également retrouver les fonctionnaires et les ouvriers possédant des qualités monopolistiques exceptionnelles (les ouvriers spécialisés dans un domaine de compétences très technique par exemple) (Id, p. 394).

Les classes sociales

Ici, Max Weber fait explicitement référence à Marx : La conclusion inachevée du Capital de Karl Marx devait manifestement traiter de l’unité de classe du prolétariat malgré sa différenciation qualitative (Id, p. 394-395). Il est intéressant de noter cette référence parce que les différentes classes sociales identifiées par Weber sont globalement proches de celles de Marx. Je cite :

Les classes sociales sont :

a) La classe ouvrière dans son ensemble, au fur et à mesure que le processus de travail s’automatise davantage,

b) la petite bourgeoisie, et

c) les intellectuels et les spécialistes sans biens (techniciens, « employés » du commerce et autres, fonctionnaires, éventuellement très différents socialement les uns des autres, selon les dépenses faites pour leur instruction),

d) Les classes des possédants et de ceux qui sont privilégiés par leur éducation.

On retrouve ici une ébauche de la nomenclature des catégories socio-professionnelles qu’utilise l’INSEE aujourd’hui. Par ailleurs, il est à noter que dans les années 1900/1910, Max Weber a publié un petit ouvrage intitulé Sur le travail industriel, ce qui montre sa connaissance du sujet. De même, comme cela a été précisé dans sa biographie, Weber avait une très bonne connaissance du monde agricole.

Les classes sociales peuvent rentrer en tensions entre elles par des actions de classes :

– Soit lorsque des travailleurs s’opposent aux entrepreneurs (par le freinage industriel notamment, c’est-à-dire le fait de ralentir la production), point étudié par Weber dans son étude sur le travail industriel.
« Si un grand nombre d’individus sont dans une situation de classe semblable, typiquement de masse » (on peut penser aux révolutions du XIXe siècle)
« Quand il y a possibilité technique de réunion facile, en particulier dans la communauté de travail concentrée en un lieu »(ici, on peut penser aux syndicats)
– « Seulement lorsque des chefs proposent des buts faciles à comprendre, qui sont, en règle générale, imposés ou interprétés par des individus n’appartenant pas à la classe (intellectuels)« 

A la différence de Marx, il n’y a pas de « conscience de classe » chez Weber : les classes sont des idéaux-types créés à partir de caractéristiques semblables.

Conclusion

La définition des classes proposée par Weber est très différente de celle de Marx, mais elle correspond à ce que l’on connaît aujourd’hui lorsque l’on remplit nos documents administratifs. Lors du recensement, par exemple, il est demandé d’indiquer notre CSP (Catégorie Socio-Professionnelle). Personnellement, je relève de la catégorie « Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures » mais je n’ai pas de « conscience de classe ». De même, dans les documents issus des ressources humaines, les CSP sont distinguées entre « Ouvriers », « Employés, Techniciens et Agents de Maîtrise (ETAM) » et « Cadres », ce qui renvoie à une distinction abstraite. L’action révolutionnaire n’est pas au cœur de la pensée de Weber même si, comme il le décrit, des actions sont possibles.

Sources :

Weber M. Economie et société I Les Catégories de la sociologie, Paris, Pocket, 1995

Mendras H. & Etienne J., Les grands auteurs de la sociologie, Paris, Hatier, 1996

2 réponses à « Les classes sociales et la stratification sociale chez Weber »

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