
Au XVIIIe siècle, un nombre important d’auteurs se sont retrouvés emprisonnés à la Bastille ou à Vincennes pour leurs écrits et idées. Voltaire a notamment été emprisonné à la Bastille en 1717, alors qu’il était encore peu connu sur la scène littéraire. Les livres devaient avoir l’approbation royale et un nombre important de textes passaient « sous le manteau ». Mais en 1765, Voltaire propose un petit pamphlet intitulé De l’horrible danger de la lecture. Le propos est ironique, bien que les idées qu’il présente seront quasiment prises au sérieux par un psychiatre dans les années 1940. Dans son texte, Voltaire dénonce le fanatisme et l’intolérance en se mettant à la place du mouphti du Saint-Empire Ottoman.
Remarque : Il ne faut y voir aucune forme de racisme ou de xénophobie : Montesquieu avait utilisé le même procédé dans les Lettres Persanes où, sous couvert de se moquer de la société de son temps, il avait situé son action entre la Perse et Paris. De même, Voltaire a écrit une pièce de théâtre intitulée « Mahomet ou le Fanatisme » pour dénoncer, non pas l’Islam, mais le fanatisme. D’ailleurs, dans les livres récents, elle est tout simplement intitulée « le fanatisme ».
L’ambassadeur de Frankrom, un petit Etat d’Europe, a ramené l’imprimerie dans le saint-Empire Ottoman. Mais une telle invention est pernicieuse voire dangereuse. Selon le mouphti, c’est-à-dire l’incarnation du fanatisme, une telle innovation serait pernicieuse voire dangereuse. A travers une énumération de raisons, notre mouphti développe son argumentation :
– Communiquer ses pensées par l’écrit permet de ne plus être ignorant, ce qui va à l’encontre de la sauvegarde de l’Etat
– Les livres rapportés, relevant de l’agriculture ou de l’industrie, pourraient donner des idées aux lecteurs et moderniser le pays, ce qui est absolument opposé à la saine doctrine (je cite Voltaire, mais l’ayant sur liseuse, je n’ai pas la pagination)
– A terme, les gens pourraient s’intéresser à l’histoire et rompre avec les mythes entretenus depuis longtemps
– Des philosophes pourraient « nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance », autrement dit, la lecture pourrait éveiller l’esprit critique
– L’esprit critique pourrait diminuer le nombre de croyants religieux
– Les livres de médecine permettraient d’avoir les connaissances pour soigner la population, ce qui va à l’encontre des ordres de la Providence
Le mouphti de Voltaire finit son propos par expliquer que « pour le bien de leurs âmes, nous leur demandons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle« . Il est notamment interdit aux parents d’apprendre aux parents à lire et à écrire à leurs enfants (cc dr. mystérieux des années 1940). Il est également interdit de penser. Le grand mouphti permet également à son médecin personnel, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui infliger par nous tel châtiment qui nous plaira.
Un tel pamphlet est bien entendu ironique et se veut être une critique de l’obscurantisme et du fanatisme, mais quand nous voyons que dans certaines dictatures, notamment la Corée du Nord, ces pratiques sont encore en cours, nous pouvons y retrouver l’image du « mouphti » de Voltaire. Plus près de nous, la « réécriture » de certains textes anciens qui ne posaient aucun souci au moment de leur publication mais qui sont dénoncés avec notre regard actuel donne au texte Voltaire toute matière à réflexion.
Source :
Voltaire, De l’horrible danger de la lecture (en ligne)


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