
Voltaire écrivait, non sans malice, un petit essai intitulé De l’horrible danger de la lecture en 1765. Ce célèbre auteur était connu pour son sens du sarcasme et de la facétie… Mais s’il avait été pris au sérieux ? C’est, en tout cas, ce qu’a fait le mystérieux Dr. F. Schneersohn, médecin psychiatre et spécialiste en psychologie de l’enfant. L’éloge funèbre qui lui est consacré donne des indications sur cet auteur :
« Il quitta l’U.R.S.S. en 1927 pour s’établir aux Etats-Unis, où il fonda une station psycho-hygiénique pour enfants. Dix ans plus tard, en 1937, il émigra en Palestine, devint le directeur de l’Institut de psycho-hygiène d’enfants auprès de la Municipalité de Tel-Aviv, et se consacra à l’éducation spéciale des enfants caractériels ». (Baruk, 1958)
Ce spécialiste reconnu dans son domaine a donc eu le privilège de voir l’un de ses livres, Jeu et nervosité chez les enfants (Visions fondamentales de la vie de l’âme de l’enfant), traduit de l’hébreu et publié en 1954 aux prestigieuses Presses Universitaires de France.
Note intermédiaire : J’ai obtenu l’accès au chapitre consacré à la lecture par une bibliothécaire qui procédait au désherbage de sa bibliothèque et qui en avait publié un extrait sur Complots faciles pour briller en société. Elle m’a fait la gentillesse de scanner les différentes pages du chapitre en question, qu’elle en soit vivement remerciée – même si nos échanges remontent à 2019 -.
Le chapitre consacré à la lecture porte un titre qui ne trahit pas l’intention de l’auteur : montrer que la lecture peut être toxique pour les enfants. Ce dernier s’intitule en effet L’intoxication par la lecture chez les enfants. L’auteur s’appuie sur des observations réalisées dans un institut spécial pour enfants à Tel-Aviv en 1937. Il est donc important de préciser ce point puisque nous sommes en Palestine et non en France. L’auteur nous explique de manière pédagogique que :
« Parmi les enfants difficiles envoyés à l’Institut par leurs écoles nous en avons trouvé plusieurs présentant des signes nets d’intoxication par la lecture qui ont particulièrement attiré notre attention et qui se sont révélés au cours du traitement comme le facteur principal des troubles névrotiques de ces enfants » (p. 142).
L’auteur prend le soin de définir ce qu’il entend par « lecture » en évoquant la « lecture esthétique » au sens large (récits notamment), dans lesquels on peut y trouver « le plaisir esthétique inhérent aux jeux de l’imagination et de la pensée » (Id., p. 142). L’auteur distingue ensuite la lecture active de la lecture passive. La lecture active, par exemple, est imposée par quelqu’un. La lecture passive est, quant à elle, choisie par le lecteur. Pour le médecin, d’après des observations réalisées entre 1937 et 1944, c’est la lecture « passive » qui est à l’origine du phénomène d’intoxication par la lecture. Cela paraît contre-intuitif pour n’importe qui mais l’auteur établit une analogie originale pour défendre son argument : trop manger, trop boire etc., peut être nuisible « si [ces pratiques] sont effectuées d’une manière libre ». Trop lire peut donc être à l’origine de troubles psychologiques si la pratique de la lecture n’est pas encadrée. En effet, « La lecture libre et exagérée finit chez les enfants (…) par devenir une habitude de contrainte présentant certains traits caractéristiques de l’intoxication » (p. 144). Or, cela rentrerait en contradiction avec le développement de l’enfant. Plusieurs exemples sont donnés par le chercheur :
– Lire de manière impulsive échappe à la volonté et au jugement intellectuel et conduit à une forme d’accoutumance : la lecture prend tout le temps de l’enfant, sur des heures qui ne sont pas censées y être consacrées.
– Les sujets de lecture donnent lieu à une forme d’appauvrissement des choix puisque l’enfant a toujours l’impression de lire la même chose : « Il lit pour lire » (p. 145), qu’il s’agisse d’un journal, d’un livre ou n’importe quel texte
– La lecture devient de plus en plus facile, de sorte que l’enfant « ne digère plus », ou digère très peu, le sujet de sa lecture (p. 145-146). Il s’agit d’une sorte de gloutonnerie littéraire en quelques sortes. Or, là encore, l’enfance est retardée.
– L’intoxication par la lecture est à l’origine de solitude que ce soit à la maison ou à l’école.
– L’intoxication par la lecture procure à l’enfant une ivresse qui l’attire et donne lieu à l’accoutumance, habituelle à toutes les intoxications, de sorte que l’enfant ne peut plus se détacher de cette contrainte même s’il se rend compte des difficultés de plus en plus grandes qu’elle lui cause (p. 149). En somme, la lecture peut causer une forme de dépendance.
En résumé, le médecin explique : L’anomalie psychologique de l’intoxication par la lecture c’est la dissociation entre le désir et le besoin, survenant chez les enfants par suite d’une contrainte interne dans les conditions de solitude et transformant la lecture intime en lecture primitive (p. 161).
Mais en tant que médecin, il propose différents traitements pour soigner cette intoxication :
– Il s’agit de travailler d’abord sur la cessation de la lecture et, ensuite, de traiter les troubles qui en dépendent.
– Il faut que l’enfant ne soit plus en situation de solitude qui le pousse et le force à lire (p. 166).
– Il faut « sevrer » (les guillemets sont de l’auteur) l’enfant de son habitude de lire.
Ce traitement semble donner des résultats positifs comme il le montre sur des tableaux statistiques qu’il est inutile de reproduire ici – la méthodologie n’est pas précisée – mais dans 70% des cas (!) le traitement semblerait fonctionner. Ces résultats ne semblent pas avoir été confirmés par les pairs, ils sont donc sujets à caution…
Mais, comme dans toute entreprise médicale, les éléments multifactoriels sont à prendre en compte : il faut étudier les difficultés de l’enfant : plus l’enfant est nerveux et impulsif, plus le traitement est entrepris à un âge retardé, quand les manifestations de l’habitude sont déjà profondément enracinées, et plus longues et difficiles seront les étapes du sevrage, de même que le danger de récidive sera plus grand (p. 170). Le traitement doit donc se poursuivre au long cours, parfois en ayant recours à « des médications sédatives (et parfois l’hydrothérapie) qui agissent sur l’imagination de l’enfant et en même temps calment sa nervosité et diminuent les difficultés du sevrage(p. 170) ». Mais ces méthodes doivent être utilisées en dernier recours car s’ils sont réalisés après les trois premières formes de traitement, ils peuvent être nuisibles (p. 170). Pour rappel, l’hydrothérapie est une méthode ancienne en psychiatrie qui consistait à projeter de l’eau sur le patient sous la forme de jet ou sous la forme de bains forcés à eau très chaude.
Voici donc comment, si vous êtes de gros lecteurs, vous pouvez vous « sevrer » en suivant un traitement rigoureux validé par la psychiatrie (des années 1940).
Sources :
Baruk, Henri. « Le Pr. F. Schneersohn n’est Plus », Le Monde Juif, vol. 14-15(81-82), no. 3-4, 1958, pp. 73-74.
Schneersohn F. Jeu et nervosité chez les enfants, Paris, PUF, 1954


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