Dans les années 1960, la lecture était le loisir préféré des élèves. Au cours des années 1990, celui-ci a été supplanté par la télévision, les jeux vidéos ou la musique. A ce sujet, Christian Baudelot, Marie Cartier et Christine Detrez (1998) ont réalisé une enquête portant sur les lectures de mêmes élèves pendant 4 ans.
Dans les années 1990, plusieurs enquêtes portaient sur une baisse des pratiques de lecture chez les jeunes, associées à une persistance de l’illettrisme sur laquelle on reviendra plus tard. Trois sociologues s’intéressent à cette question et réalisent une enquête sur « ce que lisent les jeunes ».
En fait, ils montrent que les pratiques de lecture sont associées aux lectures réalisées dans un cadre scolaire en faisant abstraction des autres types de lecture. L’enquête est originale dans le sens où elle suit un ensemble d’élèves durant quatre ans. L’enquête est réalisée par entretien et par questionnaire. 1 200 élèves répondent à un questionnaire sur trois académies différentes entre leur 15 et 19 ans. 26 entretiens sont réalisés au bout des 4 ans avec quelques élèves sélectionnés et 18 entretiens sont réalisés auprès d’élèves de 4e et 17 de seconde. La question qui est posée est : « en dehors des livres scolaires, quels sont les derniers livres que tu as lus ? ».
Si le fait de lire est corrélé à un beau niveau scolaire, il est également possible d’avoir de bons résultats sans lire. Les auteurs observent une baisse de la lecture en fonction de l’avancée en âge et les élèves au lycée lisent moins en dehors des lectures du bac. La définition de la lecture est également problématique : tous n’accordent pas le même sens à cette pratique. Les lectures ordinaires – que l’on va lire pour se détendre – trouvent leur place à côté des lectures réalisées dans un cadre scolaire et ces dernières peuvent devenir des lectures ordinaires (on peut lire Kafka pour le plaisir par exemple).
Il y a de fait une opposition entre la lecture, chez les collégiens, relevant du plaisir – incitée par d’autres élèves, par des bibliothécaires… – et celles relevant de l’obligation. Tout dépendrait des interactions entre enseignant et élèves : si l’enseignant parvient à transmettre le goût de la lecture à ses élèves, a fortiori issus de milieux modestes, ceux-ci seront plus intéressés. Chez les collégiens, les lectures relevant du plaisir sont des romans de jeunesse, des œuvres de sciences fiction… alors que celles relevant de l’obligation scolaire sont plutôt les classiques littéraires. Il faut rajouter à cela la lecture de revues spécialisées type Sciences et vie Junior. Pourtant, on ne peut pas systématiquement relier réussite scolaire et goût de la lecture : certains élèves en difficulté aiment lire alors que de bons élèves peuvent ne pas aimer lire.
La pratique de la lecture dépend surtout du milieu social dans lequel on grandit : si les parents lisent, il est plus probable que les enfants également. Chez les lycéens, les lectures sont liées directement au baccalauréat et il y a très peu de lectures pour le plaisir. C’est ce que Christian Baudelot nomme la « lecture littéraire » : il la définit dans les termes suivants :
« Le concept de ‹ lecture littéraire › réunit de manière large toutes les manières de lire qui, de la contemplation esthétique à l’analyse structurale en passant par la simple lecture par références littéraires, font du texte (dans son sens, ses formes, son application à un auteur ou tout simplement dans sa valeur spécifique) l’intérêt en soi et la fin de la lecture, celle-ci devenant du même coup une activité qui est à elle-même sa fin
Cette « lecture-littéraire est celle qui est mise en avant au lycée est elle est celle sur laquelle les élèves sont évalués.
Enfin, chez les étudiants, l’étude des pratiques de lecture donne lieu à des résultats originaux. Sans rentrer dans l’histoire des enquêtes, on reviendra dessus plus tard. Parler d’étudiants pose problème parce qu’il y a un nombre de disciplines différents et les pratiques de lecture seront distinctes en fonction de la filière choisie. Bernard Lahire (1998) explique à ce titre que le fait de suivre une formation disciplinaire se traduit par l’adoption de pratiques spécifiques. Il parle, à ce titre, de « matrice disciplinaire ». A partir d’une enquête réalisée en 1994 sur 27 000 étudiants, il montre que les étudiants en droit et en sciences économiques vont plutôt lire la presse quotidienne, parce qu’ils doivent s’intéresser à l’actualité économique et sociale. La lecture des magasines s’accompagne de prises de notes.
Plus les étudiants s’éloignent d’une formation littéraire et artistiques, plus ils lisent de romans policiers, de science fiction ou de BD (Iut, sciences et techniques, classes prépa scientifiques). Dans une enquête de 2005, basée sur les étudiants parisiens, Daniel Reoult (2005) montre que les étudiants en lettres lisent plus d’essais et de romans que les étudiants en sciences humaines et en éco. Le roman joue un double rôle : il est nécessaire pour les études, mais il joue également un rôle personnel. En 2006, l’enquête de 1994 est actualisée et révèle que les « étudiants en IUT ou STS, techniques ou filières scientifique lisent moins que les étudiants de lettres, sciences humaine, médecine ou classes prépa. On observe un rapport instrumental à la lecture : on lit (ou non) parce que c’est plus ou moins rentable. Chez les étudiants scientifiques, y compris ceux qui viennent de classes prépas, Le sociologue Bernard Lahire (2002) montre qu’ils n’achètent quasiment pas d’ouvrages et qu’ils lisent très peu et ils ne considèrent pas qu’il est nécessaire de lire bcp pour réussir aux examens. On retrouve des pratiques de lecture proches de celles des catégories pop, ce qui fait dire à Lahire :
Faut-il se montrer surpris du fait qu’une grande partie des étudiants investissent moins dans la lecture aujourd’hui qu’il y a trente ans, alors même que l’institution scolaire a promu les mathématiques comme matière reine dans le processus de sélection scolaire ? » (2002, p.96).
Mais face à ces pratiques de lectures imposées par l’école, les travaux en sociologie des pratiques culturelles soulignent que (je cite Jean Hébrard) :
« La lecture est un art de faire qui s’hérite plus qu’il ne s’apprend. Et à ce titre, il a plus souvent valeur de symptômes de l’enracinement dans les groupes sociaux pratiquant les formes dominantes de la culture que d’instrument de la mobilité culturelle vers ces mêmes groupes » (in Pratiques de la lecture, p.31).



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