La méthodologie des sciences sociales de Max Weber

  1. Introduction
  2. La définition de la sociologie par rapport à l’action sociale
  3. L’idéal-type
  4. Compréhension et explication
  5. La neutralité axiologique


Introduction


Note : pour connaître la vie de Max Weber, voir ici

A la différence de Durkheim qui a formalisé sa méthodologie de travail dans les Règles de la méthode sociologique (1895), les écrits de Max Weber sont beaucoup plus dispersés. Cela se comprend notamment au regard de la question de la querelle des méthodes dont nous avons déjà parlé avec Durkheim. Néanmoins, quelques fils conducteurs peuvent être tirés :

D’abord, Weber définit la sociologie comme

« Une science qui se propose de comprendre par interprétation l’activité sociale et par là d’expliquer causalement son déroulement et ses effets. Nous entendons par « activité » un comportement humain (peu importe qu’il s’agisse d’un acte extérieur ou intime, d’une omission ou d’une tolérance), quand et pour autant que l’agent et les agents lui communiquent un sens subjectif. Et par activité « sociale », l’activité qui, d’après sont sens visé par l’agent ou les agents, se rapport au comportement d’autrui, par rapport auquel s’oriente son déroulement. » (Weber, 1971, p. 28).

Cette définition appelle un certain nombre de commentaires à venir au fil du texte mais nous avons déjà un premier aperçu de la complexité de la sociologie de Weber. Le sociologue étudie l’activité sociale, avec tout ce que cela implique.



La définition de la sociologie par rapport à l’action sociale


L’un des principaux apports de Max Weber aux sciences sociales repose sur l’humilité du chercheur face au sujet qu’il étudie. Henri Mendras et Jean Etienne expliquent par exemple :

« Pour Max Weber, la démarche du savant doit d’abord être empreinte d’une certaine humilité par rapport à son objet d’étude. La réalité est infinie et complexe : elle comporte plus de chose que nous ne pourrons jamais en connaître et chaque événement lui-même peut être abordé en fonction de multiples points de vue. La science ne peut donc prétendre épuiser la totalité du réel mais seulement rendre compte de certains de ses aspects. D’où la nécessité d’opérer une sélection des faits au départ de toute recherche » (Mendras & Etienne, 1996, p. 143)

Ici, on est dans une approche complémentaire à celle de Durkheim : il n’est pas question de rejet des prénotions, mais le sociologue doit avoir une forme de distance vis-à-vis de son sujet. La plupart des travaux de sociologie thématique se présentent par exemple comme tel : « Questionnement de sociologie générale, le cas de [Tel terrain] » et non « Sociologie de [Tel terrain] » sauf quand il s’agit d’ouvrages de synthèses.

D’abord, pour sélectionner un fait d’étude, le sociologue doit d’abord le faire en fonction de son environnement culturel – c’est la fameuse notion de neutralité axiologique – qui a fait couler beaucoup d’encre et qui est mal comprise. La sélection des faits dépend de notre rapport à nos valeurs.

Ce point est très important puisque pour Weber, la notion de sens renvoie au sens que l’on prête à l’activité sociale. L’activité sociale, chez Weber, renvoie à quatre dimensions qui relèvent du domaine rationnel. Dans Economie et Société toujours, Weber distingue les déterminants de l’action sociale. En résumé, dans notre quotidien, nous agissons en fonction de :

  • Façon rationnelle en finalité (par rapport à des fins propres)
  • De façon rationnelle en valeur (par la croyance)
  • De façon affectuelle (émotions)
  • De façon traditionnelle (par coutume). (Weber (1971, p. 55)

On peut trouver d’autres traduction, notamment sur la rationalité en valeur qui sera appelée « rationalité axiologique » par Raymond Boudon par exemple. Mais en résumé, nos actions sociales reposent sur des formes de rationalité.

L’idée de développer des types d’action repose sur un travail méthodologique précis qui doit nous mettre à distance de notre propre subjectivité. Pour cela, Weber a recours à un outil méthodologique proche de celui qu’a pu faire le botaniste Carl von Linné : il s’agit de dresser des idéaux-types de situation donnée.


L’idéal-type


L’idéal-type, pour Max Weber, est un outil qui permet d’analyser les actions sociales. Il ne s’agit pas « d’une description de la réalité mais un instrument pour le comprendre, un système pensé de relations abstraites, un « tableau de pensée » (cité par Schnapper, 2012, pp. 293-294).

Pour obtenir un idéal-type, on va accentuer des points de vues et les « enchaîner à une multitude de phénomènes donnés isolément, diffus et concrets, que l’on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroits (…) pour former un tableau de pensée homogène. L’idéal-type est une « tableau de pensée, il n’est pas la réalité historique, ni surtout la réalité authentique » (Schnapper, 2012, pp. 293-294). C’est un outil qui nous permet de croiser et de comparer des éléments importants. Dans l’enquête sur les « pauvres à la bibliothèque » par exemple (voir ici), les auteurs ont eu recours à des idéaux-types.

Mais Henri Mendras et Jen Etienne en proposent un exemple typique emprunté directement à Weber dans un texte de 1898 (j’abrège) :

« Pour décrire les phénomènes les plus élémentaires de la vie de l’himme ayant pleinement accédé à l’économie, la science économique se fonde sur un sujet économique qu’elle a construit et à propos duquel, au contraire de l’homme empirique :

a) Elle choisit d’ignorer toutes les miotivations qui ne sont pas spécifiquement économiques, c’est-à-dire qui ne découlent pas du souci de pourvoir aux besoins matériels, et qui exercent une influence sur l’homme empirique – elle les traite comme s’ils n’existaient pas

b) Imagine la présence de certaines qualité que l’homme empirique possède ou pas du tout ou imparfaitement, soit :

– Une vision parfaite de l situation du moment

– La maîtrise complète du moyen le plus approprié à la réalisation du but du moment (…)

Elle argumente donc à partir d’un homme irréel, analogue à une figure idéal en mathématiques ». (cité par Mendras et Etienne, 1996, p. 144).


On retrouve ici la description de l’homo oeconomicus, cette fiction qui veut que l’homme agisse en fonction de ces intérêts propres. Ce type d’individu n’existe pas, mais il constitue pourtant un idéal permettant aux économistes d’expliquer les phénomènes économiques.

L’élaboration de l’idéal-type nécessite néanmoins une série d’étapes :

– Il faut abstraire, reconstruire et sélectionner les faits. Il ne s’agit pas de regrouper les actions selon des traits communs, au contraire, il faut les isoler entre eux

– On ne regroupe que les éléments susceptibles de répondre à la catégorisation que l’on met en place, en excluant de fait ceux qui ne rentrent pas dans la typologie : l’ensemble doit être clair et limpide

– On accentue les traits et les différences pour montrer en quoi les types sont singuliers et rentrent en opposition entre eux. L’idéal-type ne se rencontre donc jamais dans la nature mais constitue une abstraction de phénomènes sociaux donnés. Il s’agit donc d’une démarche inverse à celle de Durkheim à propos des sociétés à solidarité mécanique et organique définie dans De la division du travail social (en ligne) car Weber procède de manière inductive et non déductive.


Compréhension et explication



La sociologie de Max Weber cherche à comprendre et à expliquer les phénomènes sociaux. Selon H. Mendras et J. Etienne, il distingue la compréhension actuelle et la compréhension explicative.

En résumé :

– La compréhension actuelle revient à comprendre un fait au moment où on l’observe : il fait beau, on peut sortir en t-shirt

– La compréhension explicative, qui est celle de la démarche du sociologue, va chercher à comprendre les motivations d’un acteur par rapport à un contexte significatif : telle personne à des croyances pseudo-scientifiques, je vais chercher à comprendre pourquoi en l’interrogeant sur son parcours de vie, sur ses fréquentations, etc. Mais tout ceci nécessite de rechercher les « causes », ce qui correspond à une autre problématique dans l’œuvre de Weber et qui renvoie à l’ensemble des facteurs évoqués précédemment.


La neutralité axiologique



La neutralité axiologique (ou absence de jugement de valeurs) représente une notion très mal comprise dans le travail de Weber. Il convient d’abord de définir les jugements de faits des jugements de valeur :

  • Jugement de fait : on formule un constat qui porte sur un fait observable, un événement… On est de l’ordre de l’objectif : il n’y a aucune interprétation subjective. Par exemple on va démontrer que telle pratique culturelle est plutôt réalisée par tel groupe social sur la base d’observations. On est de l’ordre du descriptif.
  • Jugement de valeur : on porte un jugement subjectif sur un point, on peut être dans le prescriptif/le normatif.

Max Weber formule la distinction entre les deux dans son ouvrage La science, profession et vocation publié en 1917 :

« Il s’agit de « reconnaître que l’observation des faits, le constat de réalités mathématiques ou logiques ou la description de la structure interne de biens culturels, d’une part, et, d’autre part, la formulation d’une réponse à la question de la valeur de la culture et de chacun des contenus qui sont les siens, ainsi qu’à la question de savoir quel type d’action on doit adopter au sein de la communauté culturelle et des groupements politiques, constituent deux ordres de problèmes absolument hétérogène » (cité par Béiton et Martin-Baillon (en ligne).

En présentant ce qu’un étudiant doit apprendre de ses professeurs, il indique qu’il est nécessaire de « de reconnaître d’abord les faits, même et précisément ceux qui lui semblent personnellement désagréables, et de savoir faire la distinction entre la constatation des faits et la prise de position valorisante » (Weber, 1917/1965, p. 37

Par exemple, un sujet qui nous concerne personnellement, comment l’aborder ?

En sociologie, est-ce qu’on peut vraiment distinguer les deux formes de jugements ? Si l’on reprend le texte de Weber donné précédemment, on est en mesure de le faire. Mais la question se pose différemment si on s’intéresse à l’engagement du chercheur par rapport à son objet de recherche. Le sociologue doit-il rester neutre et rester dans son cabinet ou peut-il s’engager dans l’arène politique ? Pour Weber, les valeurs du chercheur peuvent peser dans le choix du sujet de recherche et le chercheur peut s’impliquer dans la sphère politique pour participer aux débats. Mais il doit avoir une posture de réflexivité et expliquer s’il parle en tant que chercheur formulant des jugements de faits ou en tant que citoyen formulant des jugements de valeurs.

Cette question a donné lieu à un certain nombre de débats autour de la « neutralité axiologique ». Le terme original allemand signifie littéralement « absence de jugement de valeur ». Il a été traduit ainsi par un philosophe libéral, Julien Freund, dans le traduction des Essais sur la théorie de la science de Weber. Dix ans après, la publication du Savant et du politique est préfacée par Raymond Aron. La neutralité axiologique s’impose alors comme l’absence de jugements de valeurs et le sociologue doit s’en tenir uniquement aux faits. En fait, la posture d’Aron s’inscrit dans celle de sociologues comme Parsons qui étaient plutôt conservateurs. Il s’agit en fait de s’opposer à des intellectuels comme Sartre ou aux marxistes des années 1960/1970. Cette idée se retrouve toujours défendue chez certains sociologues et tout se passe comme si « les intellectuels se considèrent comme sans attaches, flottants librement dans l’air » (Pfefferkorn, 2014 (en ligne)). Mais une telle posture est illusoire parce qu’on est tous pris dans des rapports sociaux. On ne peut pas vraiment distinguer les jugements de faits des jugements de valeurs mais il faut s’y efforcer au mieux par un travail de réflexivité. En revanche, ce que le sociologue doit s’abstenir de faire – et l’enseignant en particulier – c’est d’abuser de sa position pour diffuser ses propres opinions. Cette question est d’autant plus importante aujourd’hui qu’il existe de nombreux cas de sociologues « engagés » et défenseurs d’une posture critique. Ce n’est pas incompatible, mais il faut l’accompagner de réflexivité.


Sources :


Weber M. Economie et Société, Paris, Pocket, 1971

Sources annexes :

Lallement M., Histoire des idées sociologiques, Paris, A. Colin, 2017

Mendras H. & Etienne J., Les grands auteurs de la sociologie, Paris, Hatier, 1996

Cf. sources citées (en ligne) également

3 réponses à « La méthodologie des sciences sociales de Max Weber »

  1. […] La méthodologie des sciences sociales de Max Weber […]

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  2. […] (pour en savoir plus sur cette notion, je vous renvoie à l’article consacré à la méthodologie de Max Weber).Mais avant de rentrer en détails au cœur du texte de Weber, il convient d’en décortiquer […]

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  3. […] que nous avons présenté ailleurs (ici) et à l’aide de la méthode des idéaux-types (cf. ici), Max Weber s’intéresse à la domination dans une perspective politique. En effet, comme le […]

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