Dans Des pauvres à la bibliothèque, les sociologues Serge Paugam et Camila Giorgetti cherchent à comprendre comment on peut expliquer la présence des « pauvres » à la bibliothèque alors que tout paraît les condamner d’avance à y tenir une place marginale.
Des enquêtes parues au cours du XXe siècle se sont déjà intéressées à cette question :
– En 1923, Neils Anderson montrait dans son livre le Hobo que certains vagabonds rentraient dans les bibliothèques publiques, en particulier lorsqu’il faisait très froid ou très chaud.
– Dans les années 1950, le sociologue Richard Hoggart, montre que des vieillards rentraient dans les bibliothèques pour rester en compagnie d’autres personnes.
Dans ces deux travaux, les bibliothèques étaient peu accueillantes et avaient juste pour but de permettre aux gens de lire. Néanmoins, l’enquête réalisée par Paugam et Giorgetti porte sur une bibliothèque particulière : la bibliothèque Pompidou située à Paris. Dans cet établissement, tout le monde est accueilli et il n’y a pas de « culture savante » privilégiée au détriment d’une « culture populaire ». Créée en 1977, elle est fréquentée par des personnes en situation de pauvreté ou d’extrême pauvreté. Il arrive également que les bibliothécaires découvrent que certains usagers sont eux-mêmes très pauvres alors que rien ne le laisse deviner. Des recherches internes ont également eu lieu sur la fréquentation du centre par de jeunes migrants afghans mais ces études sont restées partielles et c’est la raison pour laquelle l’enquête a été confiée à Serge Paugam.
Dans cette enquête, quand on parle de « pauvres », il ne s’agit pas seulement de personnes défavorisées. Il s’agit principalement d’étudier les relations d’assistance et les interdépendances entre les pauvres et la société à laquelle ils appartiennent. Au Centre Pompidou en particulier, les « pauvres » ne passent pas inaperçus. Mais si les « pauvres » en question peuvent être les sans-domicile-fixe, l’enquête s’oriente sur les personnes confrontées au processus de « disqualification sociale », un concept important façonné par Serge Paugam dans ses différents travaux.
Au quotidien, à la bibliothèque plusieurs types de personnes se rencontrent : des sans-abris, des personnes éloignées du monde du travail, des parents avec leurs enfants, des étudiants… Et leurs attentes à l’égard du centre Pompidou ne sont pas forcément en lien avec la lecture.
Les pauvres fréquentant le centre Pompidou sont donc analysés non pas en tant que « pauvres » mais en tant que disqualifiés socialement. Pour analyser ce phénomène, les auteurs utilise le concept de disqualification sociale, élaboré par Serge Paugam dans ces différents travaux. Il renvoie au processus d’affaiblissement ou de rupture des liens de l’individu à la société au sens de la perte de la protection et de la reconnaissance sociale.
La disqualification sociale comporte trois phases : la fragilité, la dépendance et la rupture des liens sociaux.
La fragilité correspond à l’apprentissage de la disqualification sociale : ce sont des personnes qui apprennent qu’elles sont écartées du marché du travail (au chômage par exemple) et qui s’éloignent progressivement de la population. Elles ont le sentiment que leur « échec » est visible par tout le monde et que leurs comportements quotidiens comme étant des signes d’infériorité de leur statut, voire d’un handicap social. « Quand ils habitent dans des cités de mauvaise réputations, ils préfèrent dissimuler le nom de leur quartier car ils éprouvent une profonde humiliation à être assimilés à des gens dont ils connaissent le discrédit » expliquent les auteurs (Paugam & Giorgetti, 2013, p.19) Mais ces personnes se tiennent à distance des services sociaux par crainte de perdre un statut social. Elle peut conduire à la dépendance si les personnes se rapprochent des services sociaux (chômeurs en fin de droit par exemple).
La dépendance est la phase de prise en charge régulière des difficultés par les services d’action sociale. Ce sont des personnes qui ont renoncé à exercer un emploi. Il est possible que ce soient des personnes passées par la fragilité mais qui ont renoncé à chercher un emploi devant l’impossibilité à voir leurs demandes aboutir. Ce sont des personnes qui cherchent à garder un statut social et qui vont élaborer des stratégies pour rester actifs dans la société : faire du bénévolat ou montrer qu’ils s’occupent de leurs enfants par exemple.
La troisième phase est celle de la rupture du lien social. C’est la situation dans laquelle les aides cessent et que les personnes sont confrontées à un cumul de handicaps sociaux. Ce sont des personnes qui sont désocialisées et sont confrontés à de multiples problèmes : exclusion du marché du travail, pas de logement, problèmes de santé… Les personnes sont marginalisées de la société.
Pour les auteurs du livre, les pauvres qui fréquentent le centre Pompidou sont tous concernés par le processus de disqualification sociale, quelle que soit l’étape et toutes ont des attentes spécifiques à l’égard du lieu : soit des attentes d’ordre physiologiques (rester au chaud, aller aux latrines…) soit, par exemple, pour les demandeurs d’emploi, organiser leurs journées par rapport à un emploi du temps précis. Dans le cas des demandeurs d’emploi, il s’agit aussi de se rapproprier un espace-temps duquel ils sont isolés. Ce peut également être une manière de résister au « stigmate » de la situation de chômeur puisqu’ils sont accueillis sans préjugés et peuvent y trouver leur place. La bibliothèque est également la possibilité de nouer des liens sociaux (par l’échange de sourires par exemple). C’est aussi la possibilité d’accéder à Internet et à la presse. Richard Hoggart, par exemple, montrait déjà que « les pauvres » allaient à la bibliothèque pour consulter les offres d’emploi. Les retraités constituent un sous-groupe indirectement concerné par la disqualification sociale puisqu’ils peuvent être isolés de leur famille. De même, en ayant certaines aides sociales, ils relèvent du processus de la dépendance.
De manière générale, l’hypothèse des auteurs repose sur l’idée que les usages sociaux de la bibliothèque varient selon la logique du processus de disqualification sociale. Les usages sociaux regroupent trois dimensions : le type d’attente (à l’égard de la bibliothèque), le type d’attitude (vis-à-vis des autres usagers) et le type de rapport aux normes d’usages. Ces hypothèses étant posées, quelle est la méthodologie d’enquête déployée par les auteurs ?
Au quotidien, 5 000 personnes sont présentes chaque jour au Centre Pompidou. Les enquêteurs ont réalisé une enquête qualitative, croisant l’observation ethnographique et les entretiens semi-directifs. La principale limite à l’étude est le manque de représentativité quantitative. De même, l’enquêteur part de ses intuitions et peut se concentrer sur des personnes qu’il voit comme pauvres tout en délaissant certains autres usagers. L’hypothèse de départ est que les publics pauvres de la bibliothèque ne sont pas les mêmes toute l’année. Pour le déterminer, l’enquête s’est déroulée entre fin décembre 2010 et mars 2011 et entre août et octobre 2011. L’observation participante a consisté à installer des enquêteurs durant des journées entières dans la bibliothèque en observation incognito. 29 entretiens approfondis ont été réalisés. Une autre hypothèse est soulevée : la présence de l’enquêteur permettrait de faciliter les entretiens. Mais certains enquêtés potentiels cherchent à dissimuler leur situation puisqu’il leur apparaît risqué de la révéler. Une autre difficulté repose sur la réalisation d’observations incognito cumulées à des entretiens avec des personnes observées au préalable. Il est difficile de joindre les deux. Enfin, les observations se sont réalisées en dehors de la bibliothèque pour suivre les déplacements interindividuels.
Revenons sur la typologie des usages sociaux à partir des phases du processus de disqualification sociale.
Les personnes en situation de fragilité (première phase du processus) sont touchées par leur situation précaire et cherchent à le dissimuler au public. Comme ils veulent rester à distance des travailleurs sociaux, la bibliothèque apparaît pour un lieu plus sûr puisqu’on n’y entre pas sur des critères sociaux. S’ils parviennent à ne pas montrer les signes de leur précarité, ils sont en sécurité. Ils ont donc pour attente de se fondre dans une foule non stigmatisée à la recherche de ressources intellectuelles. Ces personnes peuvent aussi très bien se rapprocher de ce lieu pour y trouver des ressources leur permettant de constituer leur projet d’insertion indépendamment de travailleurs sociaux. Ils vont aussi chercher à se rapprocher des publics ne présentant a priori aucune difficulté. Par contre, ils vont se tenir à distance des publics plus marginaux.
Les personnes les plus proches de la fragilité sont donc les plus conformes possibles aux normes d’usages de la bibliothèque.
Pour les personnes en phases de dépendance, les attentes sont différentes. Elles savent qu’elles ne se réinséreront pas facilement et se rapprochent des services sociaux. Grâce à la bibliothèque, elles peuvent accéder aux livres et à la culture. Aller à la bibliothèque leur permet d’occuper leurs journées gratuitement. La bibliothèque apparaît également comme un lieu de sociabilité semblable au café d’après des personnes interrogées. Ces personnes ne se cachent pas et cherchent à montrer que la bibliothèque est un lieu pouvant faire office d’une réappropriation des règles.
Enfin, les personnes les plus proches de la phase de rupture vivent souvent dans la rue depuis de nombreuses années. Elles n’ont plus d’espoir de voir leur situation se transformer. Elles refusent parfois les centres d’hébergement car elles n’y trouvent pas la tranquillité à laquelle elles aspirent et elles refusent le jugement moral des autres. Lorsqu’ils vont à la bibliothèque, ce n’est ni pour lire, ni pour survivre, mais pour rester au chaud, dormir, accéder aux latrines… Elles risquent aussi un rejet social des autres usagers. Ils ont un rapport aux normes d’usage proches de la déviance et ils font de cette déviance, un moyen partiel d’intégration.
En résumé, le tableau suivant permet de synthétiser les apports de cette enquête :
| Phase du processus de disqualification sociale | Attentes vis-à-vis de la bibliothèque | Attitudes vis-à-vis des autres usagers | Rapports aux normes d’usage |
| Fragilité | Ressources intellectuelles pour réaliser un projet d’insertion | Discrétion pour ne pas montrer sa précarité | Conformité |
| Dépendance | Mode de vie durable (occuper du temps) | Imposition d’un ordre alternatif | Négociation avec l’ordre de la bibliothèque (bouger les chaises par exemple pour les installer là où elles ne devraient pas être) |
| Rupture | Moyen de survie | Résistance face aux réactions de rejet social | Déviance vis-à-vis des règles (s’asseoir n’importe comment par exemple) |
Source :
Paugam Serge, Giorgetti Camila, Des pauvres à la bibliothèque. Enquête au Centre Pompidou. Presses Universitaires de France, « Le Lien social », 2013,
