Que raconte Le Chemin de Longue Étude de Christine de Pizan ?

Nous partons au tout début du XVe siècle à la rencontre de la première auteure française à avoir vécu de sa plume, précurseuse du féminisme et rédactrice du premier livre abordant le thème de la transidentité : Christine de Pizan. En littérature médiévale, elle est un peu moins connue du grand public que des auteurs comme François Villon (XVe siècle) ou Chrétien de Troyes (XIIe siècle). Pourtant, elle a écrit de nombreux ouvrages sur des sujets variés : controverses littéraires, poèmes, histoire (elle a notamment rédigé une biographie du roi Charles le Sage) ou encore le premier texte de l’histoire consacré à Jeanne d’Arc.

Lorsqu’elle rédige Le Chemin de longue étude, nous sommes en 1402. À cette époque, le pays est confronté, d’une part, à la Guerre de Cent Ans, et d’autre part, à une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, qui débutera en 1407.

Le Chemin de longue étude s’inscrit donc dans ce contexte troublé qui marquera la première moitié du XVe siècle — jusqu’à la fin de la guerre en 1453. Dès le début de son livre, Christine de Pizan ancre son propos dans l’actualité en dédiant l’ouvrage au roi Charles VI (surnommé Charles le Fou) et en soulignant sa condition de femme privée du pouvoir dont disposent les rois. Elle raconte ensuite sa vie et critique Fortune, l’allégorie du destin, qui décide du sort des hommes au hasard : elle a en effet perdu son mari jeune et ne s’est pas remariée. Pour se consoler, elle se remémore la lecture de La Consolation de la philosophie, le livre de Boèce. Elle évoque l’histoire de Boèce et l’importance de la vertu :

Nul ne doit se plaindre de perdre les biens que Fortune régit : elle ôte, donne, et en dispose à son gré. Les vertus sont les seuls biens qui gardent toujours leur force ; Fortune ne peut pas les enlever, bien qu’elle puisse reprendre les richesses. Celui qui s’est enrichi de vertu ne sera jamais assujetti à la douleur, quel que soit son destin (…).

Christine finit par s’endormir en méditant sur les conflits qui agitent le monde, qu’elle déplore (voir le texte ici), et commence à rêver. C’est alors que la Sibylle de Cumes apparaît pour lui parler. Elle se présente, lui raconte son histoire et, impressionnée par l’amour du savoir de Christine, l’invite à la suivre dans un autre monde, plus parfait.

Elles arrivent dans une belle campagne et sur un mont, où Christine aperçoit une fontaine : la fontaine de Sapience.

Ainsi, brûlant d’une grande curiosité, partout j’explorais du regard les très beaux lieux que je traversais (…) Là je vis une fontaine claire et vive, alimentée par une source d’un bon débit. Aucun maçon n’y avait érigé d’édifice, mais le lieu, la place et tout l’espace étaient d’une exceptionnelle beauté, si grande que cette fontaine surpassait toutes les autres au monde en agrément et en qualités, tant elle était pure, claire et profonde ; elle l’emportait absolument en vertu curative, en goût, en fraîcheur, en finesse et en limpidité.

Cette fontaine conduit au pays des lettrés, fréquenté par les philosophes et poètes : Homère, Aristote, Démocrite, Virgile, Horace, Dante… Il s’agit de Longue Étude. Après cette halte, la Sibylle et Christine visitent les merveilles du monde : Constantinople, Jérusalem, Nazareth, Troie, l’île de Rhodes, Babylone, les déserts d’Arabie… Christine est émerveillée, mais ce n’est rien à côté de l’ascension aux cieux. Elles grimpent sur une échelle céleste — un thème classique de la littérature médiévale — et rencontrent diverses allégories. La première, qui compose l’échelle, est Spéculation :

Elle est aimée de tous les esprits subtils. Tu gagneras en valeur morale si tu la gravis ; il n’y a, en effet, nul échelon, depuis le haut jusqu’en bas, qui ne comporte un mystère singulier. Mais afin que tu ne conserves pas ton ignorance, je veux bien que tu saches ceci : de cette matière même, selon l’amour qu’on porte à la subtilité, sont faites beaucoup d’échelles que l’on gravit dans des desseins élevés.

Les cieux sont constitués de plusieurs strates : le premier est fait d’air, le second d’éther, le troisième de feu, le quatrième est l’Olympe et le cinquième le firmament. Parvenue au firmament, Christine peine à distinguer ce qui l’entoure à cause de l’intense clarté, mais la Sibylle l’aide à supporter la lumière du soleil. Elle admire alors tout ce qui l’environne et comprend de nombreux éléments sur le fonctionnement de l’univers : le mouvement des planètes, la nature des étoiles… Mais elle découvre aussi que c’est du haut des cieux que se décide l’avenir du monde :

J’y vis — le souvenir s’impose à mon esprit — tous les événements qu’ils organisaient. Il y en avait qui me désolaient jusqu’aux larmes, et si j’avais pu, je les aurais volontiers détournés de leur cours en certains endroits, dans certains cas, et à condition de ne pas contrarier Dieu ; mais j’étais incapable de leur barrer la route. J’y vis préparer de grandes guerres, des famines et des massacres, des volontés lunatiques, des rebellions de peuples perfides, des pertes de terres et de biens meubles, des changements de pouvoir, des villes détruites et perdues, des tremblements de terre et des tourbillons de vent, le gouvernement de fous, de basses trahisons de princes, dissimulées, des ruines béantes, des foudres, des tempêtes dévastatrices, des pestilences incroyables, des eaux en crue et de hautes vagues. Je vis ce qui devait arriver partout dans le monde (…).

La reine de tous ces malheurs est Fortune, que Christine dénonçait déjà au début de son récit. Elle dirige à la fois des figures négatives — Mort, Famine, Pauvreté, Malchance, Malheur — et positives — Bonne Fortune, Paix, Richesse, Affection…

Christine finit par parvenir auprès de cinq trônes occupés par quatre allégories représentant les points cardinaux. Le cinquième trône, au centre, est encore vacant. La Sagesse siège à l’est, la Noblesse au nord, la Chevalerie au sud et la Richesse à l’ouest. Un débat se prépare. La Sibylle explique alors à Christine que la cinquième dame, qui dirige les autres, va bientôt prendre place : il s’agit de Raison. Cette dernière reçoit une plainte de la Terre, qui dénonce le comportement destructeur des hommes et demande à Raison d’intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Les allégories débattent pour désigner le responsable de la situation : Raison accuse Richesse, qui à son tour blâme Noblesse. Finalement, elles conviennent que, puisque ces destructions viennent des hommes, il faut choisir le prince idéal capable de gouverner la terre et d’y rétablir l’harmonie.

Tout l’intérêt du Chemin de longue étude réside dans ce passage, qui constitue près de la moitié de l’ouvrage : Christine de Pizan, biographe du roi Charles V dit le Sage, en avait déjà vanté les qualités. Les « miroirs aux princes » sont en vogue depuis plusieurs siècles et Christine apporte sa contribution à ce genre littéraire. On est encore loin du Prince de Machiavel, mais en exposant différents arguments sur les qualités que doit ou ne doit pas posséder le prince idéal, Christine de Pizan s’inscrit dans son époque et cherche à répondre aux catastrophes qu’elle observe.

Pour résumer les débats en quelques mots : le prince idéal doit se guider uniquement par la vertu, à l’image des philosophes de l’Antiquité. Cela passe par la science, la justice, la générosité… À la fin du conseil de dame Raison, aucune personne ne pouvant incarner ce rôle n’est trouvée. La Sibylle propose alors que Christine aille porter ce message à la cour de France. Le rêve s’achève lorsque Christine est réveillée par sa mère.

En résumé, Le Chemin de longue étude se situe à la croisée de trois thématiques :

La description du monde, tel qu’il est imaginé par Christine, qu’il s’agisse du monde physique et de ses merveilles ou du monde céleste.

La réflexion sur le prince idéal, dont la vertu est la qualité première — sujet qu’elle approfondira aussi dans Le Livre du corps de policie.

La dénonciation de la Fortune, maîtresse du monde qui agit à sa guise pour tourmenter les hommes. On pourrait d’ailleurs comparer la Fortune de Christine, toute-puissante et capricieuse, à celle de Machiavel, qui affirme qu’on ne peut rien contre la pluie, mais qu’on peut construire des digues pour en limiter les effets.

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