
Le scepticisme remonte traditionnellement à l’école de pensée de Pyrrhon (360-270 av. J-C) et de Sextus Empiricus (IIe et IIIe siècle après J.-C.). Pour autant, le terme « sceptique » serait apparu pour la première fois durant la seconde moitié du IIe siècle ap. J.-C. dans un texte d’Aulu-Gelle :
« Ceux que nous désignons comme pyrrhoniens étaient désignés par le mot grec skeptikoi, ce qui signifiait à peu près « chercheurs » (quaesitores) et « examinateurs » (consideratores). (…) Car on dit des [pyrrhoniens et des académiciens] qu’ils sont sceptiques, éphectiques et aporétiques, parce qu’ils n’affirment rien et pensent que rien ne peut être compris[1] »
Bien que le terme « sceptique » soit relativement récent par rapport à Pyrrhon, les méthodes d’observation et d’examen attentif – propres au scepticisme comme on l’entend aujourd’hui – remontent à Platon[2]. La « recherche » telle que la menaient les Académiciens – Cicéron notamment – renvoyaient à la notion de zètètis plutôt que skepsis « peut-être pour préserver l’idée selon laquelle cette recherche restait une recherche de la vérité[3] ». Pour autant, le scepticisme a eu des précurseurs tels que Démocrite (2e moitié du Ve siècle av. J.-C.) qui proposait une réflexion sur les limites du savoir à travers la célèbre expression : « Nous ne savons rien en réalité ; la vérité est au fond du puits[4] ».
Pyrrhon n’aurait laissé aucun écrit et aurait suivi Alexandre le Grand lors de la campagne d’Asie. A son retour à Elis, il fonde une école philosophique qui lui donne une grande réputation et son enseignement est repris par l’un de ses élèves, Timon, qui rédige plusieurs livres. Paradoxalement, alors que Pyrrhon invite à ne pas se trouver de maître en philosophie, son disciple en fait un maître à penser. Le pyrrhonisme, selon le texte le plus ancien dont nous disposons à ce sujet (un extrait de la Préparation évangélique d’Eusèbe de Césarée), renvoie à la volonté d’être heureux, et à l’ataraxie (absence de troubles). Pour Pyrrhon, « ce sont les choses elles-mêmes, et non leurs apparences, qui sont indéterminées[5] ». Il aurait donc une vision métaphysique du monde selon laquelle le vrai et le faux n’ont plus de sens. Il invite donc à l’aphasie (refus de parler) pour affirmer quelque chose. Le pyrrhonisme peut donc être vu comme une forme de nihilisme ontologique[6]. Selon les mots de Marcel Conche, le « logos cède la place à l’aphasie[7] ». On peut également voir dans le pyrrhonisme comme une critique de la connaissance et non comme un nihilisme. En s’intéressant à l’essence des choses qui seraient indéterminées, Pyrrhon nous invite en effet à les interroger et, pour utiliser un anachronisme, à les déconstruire. Cette démarche est, au final, résolument moderne à l’heure où la déconstruction est au cœur de la démarche d’une grande partie des sciences sociales.
Faisons un saut dans le temps dans l’histoire du scepticisme antique pour arriver à Sextus Empiricus, figure centrale du « néo-pyrrhonisme »[8]. Pour Sextus Empiricus, le scepticisme développe plusieurs caractéristiques :
« Elle est « chercheuse » ou « zététique » « parce qu’elle se veut recherche perpétuelle de la vérité, « éphectique » parce qu’elle est inséparable de la suspension du jugement, « aporétique » parce qu’elle est liée à la production d’aporie, « pyrrhonienne », enfin, parce que, comme dit Sextus, « il nous semble que Pyrrhon se soit appliqué au scepticisme d’une manière consistante et remarquable que ses prédécesseurs[9] ».
Les méthodes du scepticisme ancien sont toujours actuelles aujourd’hui, notamment la suspension du jugement ou épochè qui est préconisée pour suspendre nos jugements de valeur. Bien que cela soit particulièrement difficile, notamment en sociologie[10], il s’agit de la démarche vers laquelle est censé tendre le chercheur. A noter également que l’épochè sceptique défendue par Sextus Empiricus n’a pas de lien direct avec l’épochè phénoménologique telle qu’elle est conceptualisée par Edmund Husserl : pour ce philosophe allemand, « l’épochè phénoménologique m’interdit absolument tout jugement portant sur l’existence spatio-temporelle » : à l’inverse des sceptiques, il ne remet pas en doute l’existence du monde mais, au contraire, il met entre parenthèses « toutes les sciences qui se rapportent à ce monde naturel[11] ».
Sextus Empiricus, au contraire, invite à penser le scepticisme dans le quotidien, à « revoir nos manières de penser à partir de l’expérience vécue, et d’accepter d’apprendre à vivre dans l’incertitude[12] ».
[1] Aulu-Gelle, Nuit Attiques XI, cité par Stéphane Marchand, Le Scepticisme, Paris, Vrin, 2018, p. 15
[2] Stéphane Marchand, op. cit., p. 15
[3] Id., p. 15
[4] Id., p. 20
[5] Thomas Bénatouïl, Le scepticisme, Paris, Garnier Flammarion, 1997, p. 49
[6] Id., p. 50
[7] Marcel Conche, Pyrrhon ou l’apparence, Paris, PUF, 1994,in Thomas Bénatouïl, op. cit., p. 101
[8] Le scepticisme a poursuivi son existence entre Pyrrhon/Timon et Sextus Empiricus, à travers l’Académie Sceptique et Énésidème (80-10 av. J.-C.).
[9] Stéphane Marchand, op. cit., p. 161.
[10] Roland Pfefferkorn, « L’impossible neutralité axiologique », Raison présente, 191, 2014, pp. 85-94
[11] Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie [1913], Paris, Tel Gallimard, 1950, pp.101-102
[12] Stéphane Marchand, Le Scepticisme, op. cit., p. 215.


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