Les procès de Moscou (1936-1938) : une mise en scène de la terreur stalinienne

Le 14 août 1936, à Moscou, un grand procès public est annoncé. D’anciens dirigeants du Parti bolchevique, notamment Grigori Zinoviev et Lev Kamenev, sont accusés de complot contre le régime et de la mort de Kirov, un proche de Staline.

Ces deux figures majeures avaient participé à l’éviction de Trotsky dans les années 1920 et occupé des postes clés au sein du Parti bolchevique après la Révolution de 1917. Engagés aux côtés de Lénine depuis le début des années 1900, ils sont désormais dans le viseur de Staline. Que s’est-il passé ?

Au moment du procès, Zinoviev et Kamenev n’occupent plus aucune fonction officielle, mais ils sont accusés d’avoir constitué un « Centre terroriste trotskyste-zinoviéviste » dans le but de renverser Staline. L’acte d’accusation affirme que Trotsky aurait transmis des instructions pour commettre des assassinats, notamment celui de Sergueï Kirov, premier secrétaire du Parti communiste de Leningrad. Pendant trois jours, les accusés confessent en détail leurs prétendus crimes. Pourtant, les observateurs étrangers invités à assister au procès restent perplexes devant cette avalanche d’aveux et le ton étonnamment courtois des échanges entre le procureur et les accusés. Les questions et réponses s’enchaînent avec une parfaite cohérence, comme si tout était orchestré à l’avance (Woreth, 2023, p. 19). L’acte d’accusation fait remonter la naissance de ce « Centre » à 1931, lorsque l’un des accusés aurait rencontré le fils de Trotsky à Berlin. L’objectif présumé : organiser des attentats pour éliminer Staline. Le verdict est sans appel : tous sont condamnés à mort et exécutés immédiatement.

En janvier 1937, un nouveau procès s’ouvre, impliquant dix-sept accusés, dont Gueorgui Piatakov. Né en 1890 et bolchevik depuis 1910, Piatakov appartenait à la « jeune génération » du parti et avait été mentionné par Lénine dans son Testament. Après avoir suivi Trotsky en 1923, il s’était rallié à Staline en 1928. Dans les années 1930, il jouait un rôle clé dans l’industrialisation du pays et était reconnu comme un technocrate efficace. Cette fois, les accusés sont soupçonnés d’avoir formé un « Centre antisoviétique trotskyste », supposément créé sur ordre de Trotsky en cas d’échec du premier complot. Selon l’acte d’accusation, ils projetaient de s’emparer du pouvoir avec l’aide de puissances étrangères afin de restaurer le capitalisme. Trotsky, toujours désigné comme l’instigateur, aurait négocié un soutien avec l’Allemagne hitlérienne et le Japon. Les inculpés sont aussi accusés d’avoir orchestré des sabotages dans les transports ferroviaires, l’industrie chimique et les mines, avec pour objectif de tuer un maximum de stakhanovistes – ces ouvriers modèles censés incarner l’effort productif soviétique – afin de semer le chaos. Une semaine après l’ouverture du procès, la plupart des accusés sont condamnés à mort ou envoyés au goulag pour des peines de huit à dix ans.

Un an plus tard, en mars 1938, un troisième procès débute. Cette fois, les accusés sont des figures de premier plan du bolchevisme, dont Nikolaï Boukharine et Alexis Rykov. Compagnons de Lénine, ils avaient participé à la révolution de 1917 et, pour Rykov, à celle de 1905. L’acte d’accusation est encore plus vaste que lors des précédents procès : ils sont accusés d’avoir conspiré à l’échelle de toute l’URSS. Dès la fin des années 1920, ils auraient formé un « Bloc des droitiers et des trotskystes ». Plus surprenant encore, certains accusés, dont Boukharine, sont suspectés d’avoir comploté contre Lénine dès 1918 pour le renverser et instaurer un autre gouvernement.

Contrairement aux procès précédents, cette fois, les accusés adoptent une posture plus défensive. L’un d’eux, accusé d’avoir voulu assassiner Lénine en 1918, démontre l’absurdité de cette accusation et pose aux témoins des questions si embarrassantes que le procureur et le président du tribunal choisissent de les écarter comme « hors sujet » (Id., p. 41). Boukharine, de son côté, refuse de répondre directement aux accusations. Malgré cela, le procès suit son cours, ponctué d’accusations absurdes : un accusé est soupçonné d’avoir été approché par les services secrets nazis pour espionner Staline, tandis qu’un autre est accusé d’avoir mis du verre pilé et des clous dans du beurre. Comme dans les procès précédents, l’assassinat de Kirov est un élément central du dossier, auquel s’ajoute cette fois le prétendu meurtre de Maxime Gorki.

Au terme du procès, tous les accusés, à l’exception de trois d’entre eux envoyés au goulag, sont condamnés à mort.

La mise à mort de Boukharine marque un tournant dans la radicalisation du totalitarisme stalinien. Pourtant, Staline doit encore éliminer son dernier grand rival : Trotsky, qu’il fera assassiner en 1940.

Pour aller plus loin : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/les-infox-de-l-histoire/moscou-1936-1938-les-proces-d-un-complot-imaginaire_5766551.html

Source :

Nicolas Werth, Les procès de Moscou, Paris, 2023, Les Belles Lettres

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