« Le néant est-il quelque chose ou non ? » : la réponse de Frédégise de Tours en l’an 800

Le néant est-il quelque chose ou non ? (Frédégise de Tours) : cette question, qui ouvre la Lettre sur l’être du néant et des ténèbres rédigée vers 800 animera cette publication.

Direction le début du IXe siècle et la cour de Charlemagne pour découvrir un philosophe mal connu : Frédégise de Tours. On ne connaît pas sa date de naissance, si ce n’est qu’il est né au VIIIe siècle et qu’en 796, il a rejoint l’école palatine de Charlemagne. En 819, il est nommé chancelier par Louis Ier dit le Pieux, fils de Charlemagne, enseigne jusqu’en 832 et meurt en 834.

L’horizon intellectuel qui est le sien est marqué par le néoplatonisme, par Saint Augustin, mais également par la logique d’Aristote, en particulier par la lecture des Catégories et du traité De l’interprétation, livres qui composent l’Organon, l’ensemble des traités de logique du philosophe grec.

Reprenons l’exégèse du texte de Frédégise : Le néant est-il quelque chose ou non ?

Pour Frédégise, dire que le néant n’est rien revient tout de même à lui donner un statut ontologique (ou une existence) : puisqu’on peut le qualifier, le néant existe. En effet :

Si quelqu’un répond « il me semble qu’il n’est rien », cette dénégation elle-même, quand il la conçoit, le contraint à admettre que le néant est quelque chose ; alors même qu’il dit « il me semble qu’il est rien », c’est comme s’il disait « il me semble que le néant est quelque chose ». Si le néant semble être quelque chose, il ne peut pas sembler n’être d’aucune façon (Frédégise de Tours, 2014, p. 206).

Le néant est donc quelque chose même si, a priori, il n’est rien. Dire que le néant n’est rien n’est pas une proposition valable : la raison peut le faire, nous dit Frédégise, mais également l’autorité divine, « qui seule est réellement autorité et qui seule atteint une certitude inébranlable » (Id, p. 206-207). Nous allons nous arrêter sur la démonstration rationnelle, la démonstration théologique ne nous intéressant pas ici.

Dans sa démonstration par la raison, Frédégise nous rappelle que chaque nom désigne quelque chose : ainsi, le nom « homme » renvoie à une catégorie universelle (il peut s’agir des humains, de telle personne, d’un sexe…). Donc « Néant, pour autant qu’il soit un nom, est un nom défini. Or, chaque nom défini désigne une chose définie » (p. 207). Dans ce cadre, si on peut qualifier le néant, il existe.

Le deuxième argument auquel a recours Frédégise est que le mot « néant » détient une signification. Dans ce cadre, il est forcément quelque chose. Frédégise écrit : A partir de cela, il est prouvé que le néant ne peut pas ne pas être quelque chose » (p. 207). La double négation revenant à une affirmation positive, cela signifie que le néant est bien quelque chose.

Le troisième argument prolonge celui de la signification : ce qui a une signification est la « signification de ce qui est », et néant a bien une signification. Donc le néant est la signification de ce qui existe.

Frédégise se livre ensuite à des références religieuses sur lesquelles, comme nous l’avons précisé, nous n’allons pas nous arrêter. Disons simplement en quelques mots que Frédégise se livre à un commentaire de la Genèse en expliquant que les ténèbres existent puisque Elles étaient sur la face de l’abyme (Genèse, 1, 2). Il explique, en recourant à l’argument logique, que si le néant n’existait pas, il ne serait même pas évoqué. Il se livre ensuite à une suite d’explications sur d’autres passages de la Bible mentionnant les ténèbres en ayant recours aux mêmes arguments.

Ainsi, nous voyons comment, de manière logique, nous pouvons prouver l’existence du néant même si cela paraît contre intuitif puisque par définition, le néant désigne ce qui n’est pas.

Source :

Frédégise de Tours, « Lettre sur l’être du néant et des ténèbres » (v. 800) in Laurent J & Romano C., Le Néant, Paris, PUF, 2014

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