Les balbutiements théoriques de la défense des Indiens et de la justification de la conquête (début XVIe siècle)

Note : ce post fait partie d’une série d’articles consacrés aux débats intellectuels relatifs à la conquête des Indes, pour en savoir plus, voir ici.

  1. La philosophie politique de John Mair : une légitimation de la conquête et de la mise en esclavage des Indiens
  2. Matias de Paz (v.1468/1470-1519) et Palaccios Rubios (1450-1524) : deux penseurs aux opinions plus nuancées que John Mair sur le sort des Indiens
  3. Sources :

La philosophie politique de John Mair : une légitimation de la conquête et de la mise en esclavage des Indiens

La seconde moitié du XVe siècle et le début du XVIe siècle sont marqués par l’émergence du courant humaniste en Europe. Celui-ci, pour être schématique, fait suite à la pensée scolastique qui avait lieu jusque-là. Les auteurs humanistes les plus connus sont notamment Erasme, Thomas More et les acteurs politiques les plus célèbres sont François Ier, Charles Quint ou encore Henry VIII.

Mais partons en Espagne : au tout début du XVIe siècle, le pape Alexandre VI, nous l’avons vu, est d’origine espagnole. Il s’agit de Rodrigo Borgia, le père de Lucrèce Borgia.

Le premier auteur que l’on pourrait citer est John Mair (1469-1550). Théologien écossais, il a fait ses études à Oxford et Cambridge, s’est rendu à la Sorbonne en 1492 avant de rejoindre le collège de Montaigu. Docteur en 1505, il a fréquenté les esprits les plus érudits de son temps, parmi lesquels Erasme et Francisco de Vitoria. Il fait partie des auteurs qui ne reconnaissent ni au Pape, ni à l’Empereur, le pouvoir temporel sur le monde :

« Ses Commentaires aux Sentences de Pierre Lombard (1100-1164), rédigés en 1510 à Paris, constituent la première prise de position écrite connue sur le problème posé par l’incorporation du Nouveau Monde aux domaines du roi d’Espagne » (Gomez, 2014).

Dans ses Commentaires aux Sentences de Pierre Lombard, il écrit explicitement :

« Tu me diras que les Espagnols ont trouvé des gentils pacifiques dans l’Atlantique. Se sont-ils emparés justement de la juridiction de leur monarque ou de toute autre forme de gouvernement ? Voici ma réponse : comme lesdits gentils ne comprenaient pas la langue espagnole et qu’ils n’admettaient pas la présence de prédicateurs de la divine parole sans l’appui d’une armée nombreuse, il fut nécessaire de construire çà et là des points fortifiés afin que, le temps passant et par une entente mutuelle, le peuple insoumis s’habituât aux us et coutumes des chrétiens. Et comme pour réaliser tout cela il faut engager de fortes dépenses que leur roi n’assurait pas, il devint licite de les lui faire payer et il devait rationnellement l’accepter » (cité par Gomez, 2014).

La conception de John Mair est donc une conception expansionniste du monde et il justifie la conquête espagnole et, pour faire un anachronisme, son impérialisme. Dans la suite de son raisonnement, Mair explique :

« Une fois le peuple devenu chrétien, l’ancien roi adopte la nouvelle foi ou pas. S’il ne le fait pas il faut le déposer car il peut agir au détriment de la foi (….) Si on suppose que le peuple préfère encore retenir son roi – bien que resté gentil – c’est un signe évident qu’il n’a pas reçu la foi avec sincérité et il ne faut pas lui permettre de régner. D’autant plus qu’il ne semble pas normal qu’un roi infidèle dirige un peuple chrétien qu’il pourrait écarter de la foi par divers subterfuges. Mais si le roi veut se convertir, je ne vois pas pourquoi il serait déposé et encore moins s’il est sage et s’il consent à payer les frais de l’évangélisation ; à moins que l’on craigne son retour à la gentilité. Si le mode de gouvernement n’était la monarchie, le conquérant de l’île peut le changer et il convient pour l’implantation de la foi que ce soit lui qui impose la souveraineté royale. » (Mair, cité par Gomez, 2014).

Il va même plus loin en expliquant que les Indiens vivent bestialement :

« Mieux encore. Ce peuple-là vit bestialement. Ptolémée avait déjà énoncé dans le Quadripartite que de part et d’autre de l’équateur et sous les pôles vivent des hommes sauvages : c’est exactement ce que l’expérience a confirmé. D’où le droit du premier à occuper ces terres, et à gouverner les gens qui les habitent car ce sont par nature des serfs comme il apparaît clairement. Dans le livre premier, le troisième et le quatrième de « La Politique », Aristote avance qu’il n’y a pas de doute que certains sont esclaves par nature et d’autres libres et que tout naturellement cela est profitable pour certains et qu’il est juste que certains commandent et que d’autres obéissent et que dans tout empire, il est naturel que quelqu’un doive commander et donc dominer et l’autre obéir. C’est pourquoi au premier chapitre de son livre le philosophe ajoute : pour cette raison selon les poètes, les Grecs dominent les barbares car ils sont naturellement barbares et féroces… » (Mair, cité par Gomez, 2014).

Ces extraits vont dans le sens de l’expansion de l’Espagne et seront adoptées plus tard par Sepúlveda et combattues par Vitoria. Mais l’autre originalité de John Mair est de s’inscrire dans un débat théologique (en 1519) selon lequel le pouvoir d’Adam était paternel et non politique (Nemo, 2009, p. 163).

En fait, dans le discours de John Mair, le peuple « peut « déléguer » son jus gladii (droit de glaive) au prince, il ne peut jamais le lui « aliéner ». En conséquence, un souverain n’est jamais absolu, il n’est que le « ministre » de la communauté » (Id., p. 164). Le droit de glaive correspond au fait de pouvoir prononcer et exécuter les peines de morts. Mais dans ce passage, John Mair s’inscrit à l’encontre de l’absolutisme comme le feront après lui les auteurs du XVIIe siècle.

Matias de Paz (v.1468/1470-1519) et Palaccios Rubios (1450-1524) : deux penseurs aux opinions plus nuancées que John Mair sur le sort des Indiens

D’autres auteurs ont été directement confrontés aux problématiques relatives à la conquête de l’Amérique et du droit des Indiens. On peut notamment citer Matias de Paz (Du pouvoir des rois d’Espagne sur les Indiens) ou le juriste Palaccios Rubios (Des Îles océanes). Ces auteurs affirmaient la liberté personnelle des Indiens et condamnaient leur réduction en esclavage. Cependant, ils étaient en accord avec la légitimité de l’Espagne sur la conquête et du pape Alexandre VI sur l’évangélisation de ces terres. De fait, les Indiens sont soumis à la couronne d’Espagne de manière légitime (Nemo, 2009, p. 184). Arrêtons-nous sur Matias de Paz :

Selon T. Gomez, son argumentation repose sur les points suivants : (la seule et unique justification de la conquête est l’évangélisation, la deuxième définit le principe de la guerre juste et la légitimité de la résistance dès lors que l’évangélisation n’est pas la véritable raison de la conquête ; la troisième déclare que le souverain pontife, vicaire du Christ sur la terre, a juridiction sur l’ensemble du globe et sur l’humanité qui le peuple et par conséquent, une conquête n’est légitime que si elle a fait l’objet d’une délégation papale » (Gomez, 2014).

Palaccios Rubios, quant à lui, est l’auteur d’un traité intitulé De las islas del mar Océano : pour lui, la conquête des Indes est légitime et l’asservissement des Indiens l’est tout autant. Pour lui, l’esclavage est naturel et il s’appuie sur des témoignages qui lui ont été rapportés par des personnes tierces. Lui-même ne s’est jamais rendu dans les Indes. Cependant, il reconnaît une humanité aux Indiens en les qualifiant « « d’hommes rationnels, dociles, pacifiques et capables de recevoir notre foi » et en leur reconnaissant la capacité « d’observer les préceptes de la loi naturelle, vénérant et rendant culte à un Dieu unique et reconnaissant, éclairés par la lumière d’une certaine raison, l’obligation de pratiquer le bien et d’éviter le mal » » (Gomez, 2014). Malgré tout, la guerre est justifiée à partir du moment où l’évangélisation est rejetée :

« Si les infidèles ne veulent pas recevoir les prédicateurs de la foi, le recours à la guerre et aux armes devient légitime jusqu’à ce qu’ils les admettent. Et même si ces insulaires n’ont pas perdu pour cette raison leur liberté primitive, puisqu’ils n’offrirent aucune résistance aux nôtres au début, et que dès que la vérité leur fut révélée ils admirent immédiatement les prédicateurs, j’avoue nonobstant que certains d’entre eux sont si ineptes et incapables qu’ils ne savent absolument pas se gouverner, moyennant quoi ils peuvent être considérés esclaves, au sens large du terme, nés pour servir et pas pour commander comme le dit le philosophe (Aristote) dans le livre I de sa Politique et ils doivent, comme des ignorants qu’ils sont, servir ceux qui savent comme les sujets doivent servir leur seigneur » (cité par Gomez, 2014).

Ces différents débats ont donné du grain à moudre à ce que les historiens de la pensée économique vont appeler l’Ecole de Salamanque et qui est marquée, comme on l’a déjà évoqué, par la pensée de Francisco de Vitoria.

Sources :

Gomez T, Droit de conquête et droit des Indiens, Paris, A. Colin, 2014

Nemo P. Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, Paris, PUF, 2009

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