Qu’est-ce que la tolérance ? Une perspective philosophique

  1. Une définition épineuse de la tolérance
  2. Les problématiques générales relatives à la notion de tolérance
  3. La tolérance, entre sphère étatique et sphère religieuse
  4. Tolérance et foi religieuse
  5. Tolérance et athéisme
  6. Tolérance et libéralisme
  7. Tolérance et cultures
  8. Conclusion
  9. Sources

Une définition épineuse de la tolérance

Dans les 100 mots de la philosophie, la tolérance est définie ainsi :

Opérant dans un espace public informel, la tolérance n’est, à un premier niveau, qu’une attitude du sujet à l’égard des opinions et pratiques d’autrui. Si cette attitude constitue objectivement une garantie fondamentale pour la liberté des personnes et la concorde sociale, elle suscite une première observation qui concerne évidemment ses limites ou son caractère conditionnel : en droit, sa seule condition limitative est sans doute sa reconnaissance comme norme universelle (pas de tolérance pour celui qui la nie comme principe). Mais l’intolérable ne se réduit pas à cette négation de principe et inclut toute pratique ou discours portant atteinte à la personne : la tolérance n’est alors qu’une pratique arbitraire, fragile ou irresponsable tant qu’elle n’est pas soumise aux principes de la justice et de la moralité. C’est que la tolérance n’est pas encore le respect. Comme attitude, elle recouvre en outre des motivations diverses, et il y a une différence sensible entre l’acceptation d’un modèle pluraliste et l’indifférence pure et simple, pour ne rien dire de son caractère condescendant : on tolère ce que l’on juge par ailleurs faux, ridicule ou stupide.

Cette dernière observation ouvre aux deux dimensions fondamentales de l’idée de tolérance : une dimension politique, historiquement première, et une dimension épistémologique sous-jacente. Fondatrice de la modernité, elle s’est élaborée historiquement dans le cadre politique de la question religieuse, avant d’être étendue en théorie à l’ensemble des relations intersubjectives. Or, si l’objectif est d’établir la coexistence pacifique de différentes confessions au sein d’un même État, il faut bien alors que le critère de la vérité soit suspendu. Ce qui peut ouvrir à la dimension épistémologique et aux discussions contemporaines concernant l’éthique de la croyance : si elle n’est pas simplement un aveu de scepticisme (nous n’avons aucun moyen de savoir si une croyance est vraie ou fausse) ou si elle n’est pas fondée sur un relativisme global (⇒ 60), jusqu’où la tolérance à l’égard des croyances doit-elle s’exercer, non seulement en matière politique ou morale, mais bien aussi en matière épistémique ? Jusqu’à l’insensibilité au vrai ? Jusqu’au refus de la contrainte rationnelle ? (Delecroix, 2016)

On le voit à travers cette définition, la définition de la tolérance est particulièrement ardue à saisir : rentrons maintenant dans les détails à partir du travail de Julie Saada-Gendron (2017).

Les problématiques générales relatives à la notion de tolérance

La tolérance apparaît dans le sens commun comme une vertu et il nous paraît impossible de refuser aux individus d’avoir certaines croyances ou opinions. « La tolérance apparaît comme une donnée incontestable de l’horizon intellectuel, politique et juridique du libéralisme » (Saada-Gendron, 2017, p. 11). Dans cette perspective, la tolérance repose sur la liberté de conscience et l’Etat ne peut que la garantir chez les individus. Pour la définir rapidement : « Elle désignerait l’attitude consistant à admettre chez autrui une manière de penser ou d’agir différente de celle qu’on adopte soi-même » (Id, p. 12). Mais la tolérance a également ses paradoxes : si elle n’a pas de limites, elle disparaît puisqu’on ne peut pas tolérer l’intolérable. De même, parler d’intolérable revient à remettre en question la tolérance, ce qui renvoie au paradoxe de la tolérance. Pour résoudre cet écueil, il y a une distinction à faire entre tolérance, intolérance et intolérable, ce qui montre que traiter de la tolérance ne va pas de soi. Cette notion est « un sujet piège à la fois trop facile et trop difficile » (Id., p. 12). La tolérance est un sujet « facile » parce qu’il est facile de caractériser l’intolérable. mais en même temps, il est un sujet « difficile » parce qu’il renvoie à différentes exigences (morales, juridiques, politiques… qui prétendent en assurer la légitimité). La notion de tolérance porte en elle certaines limites : tolérer l’intolérable comme précisé ci-dessus, mais également, par exemple, s’abstenir de jugement critique au nom de la tolérance : n’est-ce pas « ruiner d’avance tout débat critique ? » (Id, p. 13).

Par ailleurs, considérer la tolérance comme une vertu ne va pas de soi parce qu’on a tendance à l’assimiler à une forme de respect. Or, on respecte la loi, on ne la tolère pas, en revanche, on ne tolère pas forcément les idées d’une personne mais on la respecte dans sa dignité. La tolérance, dans ce cas, est indissociable de celle de « personne ». Cette notion renvoie à une catégorie morale derrière laquelle chacun est un « sujet responsable et autonome » (Id, p. 14). Il ne faut donc pas assimiler la notion de tolérance des idées avec celle de respect de la personne. La tolérance, en se rattachant à des idées, peut donc se rattacher à des institutions comme le fait le philosophe anglais John Locke (1632-1704) en séparant l’Eglise et l’Etat. Il n’est cependant pas question des droits de l’homme dans ses écrits. De même, confondre tolérance et respect revient à effacer les dimensions historiques et politiques de la tolérance.

Ce terme n’a, en effet, pas toujours eu la même définition en fonction du contexte historique. Chez les auteurs latins, « elle désigne la constance dans l’épreuve et la force d’endurer les maux, l’adversité ou les éléments naturels » (Id, p. 15) : tollo (porter, endurer) renvoie à l’idée d’effort que l’on fait sur soi. Cette acception existe toujours aujourd’hui lorsque l’on va parler de tolérance à l’effort ou bien de tolérance alimentaire. La tolérance s’inscrit ici dans un rapport aux choses (et il n’est pas du tout question de respect).

A partir de cette compréhension du concept, on va parler de « seuil de tolérance » pour un collectif : un individu ou un groupe d’individus peut supporter l’action d’un facteur qui provoque un changement au niveau du collectif. On va donc retrouver la tolérance à un niveau institutionnel dans ce cadre.

La tolérance, entre sphère étatique et sphère religieuse

La tolérance s’inscrit donc dans un contexte socio-historique particulier : parler de tolérance au XIIIe siècle sous l’Inquisition (faut-il tolérer les hérétiques ?) ne renvoie pas à la même chose que tolérer la liberté d’expression au nom des droits de l’homme (XVIIIe siècle). Historiquement, en Occident, la tolérance renvoie à l’union de l’Etat et de l’Eglise. Ces deux institutions constituent une dualité depuis la conversion de l’Empereur Romain Constantin Ier. Au Moyen Âge, par exemple, des rois pouvaient être excommuniés par le pape, tout comme des hérétiques pouvaient être jugés par l’Eglise et condamnés par l’Etat. Des scissions ont également eu lieu entre Eglise et Etat (Henry VIII en Angleterre qui se détache de l’autorité du pape en fondant l’Eglise anglicane ; la Réforme Protestante qui se détache du catholicisme par exemple). La tolérance apparaît également en toile de fond lorsque les Protestants sont acceptés par Henri IV lors de l’Edit de Nantes (1598) par exemple. A l’inverse, les hérétiques pourchassés par l’Inquisition sont considérés comme intolérables sur le plan religieux ( « Hors de l’Eglise, point de salut ») et sur le plan civil (les Juifs interdits d’exercer certains métiers au Moyen Âge). Mais la religion catholique défend également une forme de tolérance vis-à-vis des pauvres par exemple, et cela empiète également sur la sphère civile où les « pauvres » sont distingués en « bons pauvres » et « mauvais pauvres » (pour en savoir plus à ce sujet, cf. l’excellent ouvrage de l’historien polonais B. Geremek, La potence ou la pitié).

On le voit ici, la tolérance s’inscrit dans une dualité entre sphère civile et sphère religieuse qui ont longtemps été unies.

Tolérance et foi religieuse

Peut-on tolérer des erreurs réaliser de manière coupable ? Cette question est posée dès le Moyen Âge à propos des hérésies. L’hérésie est un crime qui était passible de la peine de mort durant le Moyen Âge et désigne une erreur volontaire contraire à la foi enseignée. Si elle est un crime contre la foi, elle l’est aussi contre le droit civil : Thomas d’Aquin (XIIIe siècle) critique par exemple les faux-monnayeurs qui vont à la foi à l’encontre de la foi et contribuent à dévaluer la valeur de la monnaie. On est donc à la fois au croisement de la sphère civile et de la sphère religieuse. Pour autant, chez un auteur comme Thomas d’Aquin, la tolérance est importante : si Dieu permet le mal, c’est parce que leur suppression entraînerait en même temps la notion de bien : la tolérance agit donc comme un contrepoids entre les deux notions. Par ailleurs, le christianisme prône le pardon, ce qui est également une forme de tolérance. Avec la philosophie humaniste du XVIe siècle, on va même trouver une volonté de concilier foi, libre pensée et humanités. C’est ainsi, par exemple, que le philosophe Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) va écrire sur la dignité de l’homme. La diversité des cultes est également un moyen pour l’Etat d’assurer sa stabilité comme le montre Thomas More dans l’Utopie (1516). « La tolérance sert l’intérêt national » (Saada-Gendron, 2017, p. 23).

Dans un Etat religieux, est-ce qu’on peut enfreindre les lois en les considérant comme injustes si elles vont à l’encontre de notre conscience personnelle ? Cette question vaut par exemple pour l’athéisme ou pour tout autre religion que celle dans laquelle s’inscrit l’Etat. Cette question est celle qui anime John Locke dans la Lettre sur la tolérance et à laquelle il répond en insistant sur la séparation entre Eglise et Etat : l’Eglise relève de la sphère privée tandis que l’Etat relève de la sphère publique. La liberté de conscience est donc garantie puisqu’elle relève du privé. Dans la perspective de Locke, on peut avoir n’importe quelle religion à partir du moment où cela ne rentre pas en tension avec les lois édictées par le législateur. Cependant, si le législateur interdit telle ou telle religion ou qu’il interdit l’athéisme, le contrat avec la société civile est rompu et, de ce fait, l’athée ou celui qui a une autre religion rentre dans l’illégalité.

Tolérance et athéisme

Locke, par exemple, condamne l’athéisme : dans la société qui est la sienne, la religion a un poids important sur le contrat qui lie les individus entre eux. Or, bien que la religion relève de la sphère privée et de la sphère spirituelle, le législateur a un rôle dans la définition de ce qui relève du vice et de la vertu. Il est donc parfaitement cohérent que l’athéisme soit refusé puisqu’il ne s’inscrit pas dans cette perspective.

De même, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) rejette l’athéisme dans le Contrat social : pour lui, la religion est une affaire publique qui a un poids sur la morale des citoyens et permet le contrat social. Il y a une forme de religion civile chez Rousseau, qui sera par exemple ardemment défendue par Robespierre qui condamnera tout autant l’athéisme et défendra la religion de l’Être Suprême pendant la Révolution française.

Mais un autre auteur, Pierre Bayle (1647-1706) ne voit aucun problème dans l’athéisme puisque celui-ci « repose sur des passions et sur des intérêts dont la poursuite engendre des vertus publiques » (Id, p. 35). Autrement dit, si on agit de manière juste et vertueuse, il n’y a pas besoin de la religion pour distinguer le bien du mal. De fait l’athéisme est compatible avec la vertu et doit être tolérée. Un auteur comme Spinoza (1632-1677) va dans le même sens en disant que la pratique de la vertu est compatible avec l’athéisme puisque la morale n’est pas strictement dépendante de la religion.

Tolérance et libéralisme

Dans une perspective plus économique, dès lors que la tolérance n’est plus reléguée à la religion, celle-ci devient une question civile. Comme le dit le proverbe, « le commerce des biens favorise le commerce des idées » (p. 37). Historiquement, comme l’a montré Max Weber dans l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, les protestants pouvaient commercer avec n’importe qui quelle que soit sa religion. Chez un auteur comme Spinoza, dans le Traité théologico-politique, la tolérance doit être distinguée entre les paroles et les actions : autant, les paroles doivent être libres tant qu’elles ne conduisent pas à la sédition, autant les actions doivent être contrôlées puisqu’aller à l’encontre de la loi revient à rompre le pacte social et seul le législateur en a le pouvoir. Mais si la tolérance s’inscrit uniquement dans une perspective libérale, elle risque de s’inscrire dans un rapport de domination au détriment des inégalités qu’elle peut engendrer.

Tolérance et cultures

En dehors de la religion, la question de la tolérance porte sur le multiculturalisme depuis le XXe siècle. C’est ainsi, par exemple, qu’aux Etats-Unis, elle va porter sur des groupes sociaux dans les années 1960 (communauté afro-américaine, gays, femmes…) tandis qu’en France, elle va porter plutôt sur les droits des individus. Or, le multiculturalisme représente une forme de résistance à une « tradition libérale, qui tend à l’intégration et à l’assimilation des individus dans une citoyenneté commune et une culture dominante » (Id, p. 39). Cela pose alors de nouvelles questions relatives à la tolérance. Michael Walzer (né en 1935) va par exemple parler d’une tolérance « postmoderne » dans laquelle est pensée l’identité et la différence des groupes. Dans ce cadre, les individus peuvent s’identifier à plusieurs groupes. Dès lors, il s’agit d’une nouvelle forme de tolérance. La tolérance se déploie également dans une critique de l’ethnocentrisme qui a longtemps dominé en sciences sociales. Claude Lévi-Strauss (1908-2009) en est par exemple un garant en montrant qu’il n’y a pas de hiérarchies entre les différentes cultures.

Conclusion

On le voit, la notion de tolérance a évolué depuis l’Antiquité même si elle garde la racine « d’effort sur soi ». Elle s’inscrit dans des contextes socio-historiques et socio-économiques précis et dire aujourd’hui « je suis tolérant » n’a aucun sens compte tenu de la variété des sens qu’elle porte.

Sources

Delecroix V. « Tolérance » dans Les 100 mots de la philosophie, PUF, Que sais-je ? 2016

Saada-Gendron J., La tolérance, Paris, GF Flammarion, 2017

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