Le despotisme démocratique dans L’Ancien Régime et la Révolution

L’Ancien Régime et la Révolution (1856) s’inscrit dans la continuité de la Démocratie en Amérique (1835 et 1840). Cette fois, Tocqueville s’intéresse à l’histoire de France sans prétendre faire une histoire de la Révolution Française qui, au reste, avait déjà été réalisée par d’autres auteurs (Adolphe Thiers entre 1823 et 1827 ou Jules Michelet en 1853. Tocqueville propose une approche différente en montrant que la centralisation des pouvoirs en France a été l’une des causes de la Révolution Française.

La thèse de Tocqueville dans l’Ancien Régime et la Révolution est contre-intuitive : contrairement à ce que l’on pourrait penser, la Révolution Française ne s’inscrit pas dans une rupture avec la Monarchie mais en est la continuité (Mendras & Etienne, 1996, p. 26). En France, les pouvoirs étaient centralisés sous la Monarchie et le sont restés sous la Révolution : on est donc dans une forme de « despotisme démocratique » qui constitue l’un des risques de la démocratie. (Pour en savoir plus, cf. ici).

Tocqueville ne se situe cependant pas du côté des contre-révolutionnaires qu’étaient Burke ou De Maistre (Delas & Milly, 2015). Au contraire, la Révolution Française représente une avancée sociale et politique qui « mène au rapprochement des conditions » mais ce n’est pas pour autant « une réelle innovation car le processus était déjà très avancé » (Id.). Tocqueville s’appuie sur l’exemple de la nuit du 4 août 1789 qui a permis aux paysans d’abolir la seigneurie qui était en vigueur depuis le XIIe siècle. Mais la centralisation qui a suivi la Révolution (et le Consulat ainsi que l’Empire Napoléonien) se sont toujours accompagnés d’une centralisation du pouvoir restreignant les libertés individuelles.

Pour Tocqueville, c’est la raison pour laquelle les régimes politiques sont instables : pour rappel, il a connu la Révolution de 1830 et de 1848 et ses parents ont failli être guillotinés en 1794. Ainsi, bien que la société soit devenue plus démocratique après la Révolution, elle est restée centralisée et les libertés annoncées se sont accompagnées d’une forme de « servitude » :

« Je tâcherai de montrer par quels événements, quelles fautes, quels mécomptes, (les) Français sont arrivés à abandonner leur première visée, et, oubliant la liberté, n’ont plus voulu que devenir les serviteurs égaux du maître du monde ; comment un gouvernement plus fort et beaucoup plus absolu que celui que la Révolution avait renversé ressaisit alors et concentre tous les pouvoirs, supprime toutes ces libertés si chèrement payées, met à leur place leurs vaines images ; appelant souveraineté du peuple les suffrages d’électeurs qui ne peuvent ni s’éclairer, ni se concerter, ni choisir ; vote libre de l’impôt l’assentiment d’assemblées muettes ou asservies ; et, tout en enlevant à la nation la faculté de se gouverner, les principales garanties du droit, la liberté de penser, de parler et d’écrire, c’est-à-dire ce qu’il y avait de plus précieux et de plus noble dans les conquêtes de 1789, se pare encore de ce grand nom. » (Tocqueville, 1856, Avant-Propos (en ligne))

Si la Révolution a donc mis en avant des idéaux de liberté et d’égalité, cela ne s’est pas traduit dans les faits selon Tocqueville, ce qui est une preuve du despotisme de la démocratie lorsque le pouvoir est centralisé.

Sources :

Tocqueville A. L’Ancien Régime et la Révolution (en ligne)

Delas J-P et Milly B. Histoire des pensées sociologiques, Paris, A. Colin, 2015

Mendras H. & Etienne J., Les grands auteurs de la sociologie, Paris, Hatier, 1996

2 réponses à « Le despotisme démocratique dans L’Ancien Régime et la Révolution »

  1. […] Le despotisme démocratique dans L’Ancien Régime et la Révolution […]

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  2. Au cours de mon parcours universitaire, j’ai eu l’occasion d’étudier à la fois les révolutions française et américaine ainsi que la révolution anglaise avec la révolution industrielle.
    Il ne fait aucun doute que la Révolution française peut se résumer à un despotisme démocratique, surtout au vu des résultats : Robespierre, Danton et Marat ont connu des morts sanglantes comme si ce qu’ils préconisaient avait été pour ainsi dire trahi.

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