Les risques du paupérisme sur la démocratie : à propos du Mémoire sur le paupérisme de Tocqueville

Dans les années 1830, l’Angleterre, comme d’autres pays, s’industrialisent, ce qui donne naissance à des changements sociaux importants. Tocqueville est allé en Angleterre et en a tiré un mémoire publié en 1835 intitulé Mémoire sur le paupérisme. Il s’agit d’un document de 30 pages, moins connu que ses deux autres ouvrages (De la démocratie en Amérique et L’Ancien Régime et la Révolution). Il me semblait utile de vous faire une présentation rapide pour montrer comment un penseur libéral s’intéresse à la pauvreté et aux moyens de la combattre.

Tocqueville souligne d’emblée un paradoxe :

Les pays qui paraissent les plus misérables sont ceux qui, en réalité, comptent le moins d’indigents, et chez les peuples dont vous admirez l’opulence, une partie de la population est obligée pour vivre d’avoir recours aux dons de l’autre (2006, p. 4)

Avec le développement du progrès technique, nous sommes en pleine Révolution Industrielle, de nouveaux besoins se font jour et cela est à l’origine de nouvelles inégalités entre les hommes. Notons au passage que Tocqueville est très proche de Rousseau dans sa manière d’approcher les choses puisqu’il part de l’hypothèse d’un genre d’état de nature dans lequel les humains vivaient uniquement de leurs besoins naturels. Néanmoins, dans le cadre qui intéresse Tocqueville, les ouvriers sont plus exposés que les autres au paupérisme (à la pauvreté en termes contemporains) :

La classe industrielle qui sert si puissamment au bien-être des autres est donc bien plus exposée qu’elles aux maux subits et irrémédiables. Dans la grande fabrique des sociétés humaines, je considère la classe industrielle comme ayant reçu de Dieu la mission spéciale et dangereuse de pourvoir à ses risques et périls au bonheur matériel de toutes les autres. Or le mouvement naturel et irrémédiable de la civilisation tend sans cesse a augmenter a quantité comparative de ceux qui la composent. Chaque année, les besoins se multiplient et se diversifient, et avec eux croît le nombre des individus qui espèrent se créer une plus grande aisance en travaillant à satisfaire ces besoins nouveaux qu’en restant occupes de l’agriculture : grand sujet de méditation pour les hommes d’État de nos jours ! (Id, p. 12).

Il s’agit ici de la « question sociale » qui a fait l’objet de nombreuses enquêtes au XIXe siècle et dont Robert Castel a réalisé une synthèse remarquable dans Les métamorphoses de la question sociale parue en 1995. Néanmoins, l’augmentation de la « classe industrielle » crée une augmentation des besoins et donc de l’indigence à laquelle l’Etat ne peut pas répondre. Tocqueville identifie les différentes causes du paupérisme dans les lignes suivantes :

– L’homme a des besoins qu’il tient de sa constitution physique et de son éducation. Or, « plus une société. est riche, industrieuse, prospère, plus les jouissances du plus grand nombre deviennent variées et permanentes ; plus elles sont variées et permanentes, plus elles s’assimilent par l’usage et l’exemple, à de véritables besoins » (Id, p. 13).

Tocqueville prend l’exemple du tabac chez les Indiens d’Amérique qui constituent un besoin parmi d’autres et fait une analogie entre les besoins d’un peuple dit primitif à celui de la classe industrielle qui a de multiples besoins. Dans ces conditions, la charité publique doit se multiplier (p. 14). Pour Tocqueville, ce n’est pas une solution puisque cela entraînerait une augmentation des besoins et ne ferait qu’augmenter le paupérisme et « l’oisiveté ». Il écrit explicitement : « L’homme, comme tous les êtres organisés, a une passion naturelle pour l’oisiveté. » (Id, p. 18).

Pour répondre à ces besoins, Tocqueville développe plusieurs raisonnements :

– L’aumône légale est une mauvaise idée parce qu’elle ne répond aux besoins des plus pauvres que de manière provisoire
– « La charité particulière » ou la « charité individuelle » est une solution plus raisonnable : il s’agit de répondre aux besoins aux cas par cas en fonction de l’état de misère des individus. Tocqueville explique :

Je reconnais que la charité individuelle produit presque toujours des effets utiles. Elle s’attache aux misères les plus grandes, elle marche sans bruit derrière la mauvaise fortune, et répare à l’improviste et en silence les maux que celle-ci a faits. Elle se montre partout où il y a les malheureux à secourir ; elle croît avec leurs souffrances, et cependant on ne peut sans imprudence compter sur elle, car mille accidents pourront retarder ou arrêter sa marche ; on ne sait où la rencontrer, et elle n’est point avertie par le cri de toutes les douleurs (Id, p. 28).

Autrement dit, il s’agit d’avoir une vision individualiste de l’aide et non une vision collective comme cela a pu être le cas dans l’histoire récente.

Source :

Tocqueville A. (2006), Mémoire sur le paupérisme (En ligne)

2 réponses à « Les risques du paupérisme sur la démocratie : à propos du Mémoire sur le paupérisme de Tocqueville »

  1. […] Les risques du paupérisme sur la démocratie : à propos du Mémoire sur le paupérisme de Tocquevi… […]

    J’aime

  2. […] les pays, unissez-vous ! ». Il voyage également en Angleterre où il constate, comme l’avait fait Tocqueville avant lui, les conséquences de l’industrialisation sur la vie des salariés. En 1848, il rédige avec […]

    J’aime

Laisser un commentaire