Qui est le « surhomme » de Nietzsche ?

« Ainsi parlait Zarathoustra » est un texte populaire. Les adolescents ont longtemps cru que c’était un livre « pour eux ». Il ne faut pourtant pas s’y tromper : la séduction de ce livre est à double tranchant : elle dissimule la difficulté des thèses qui y sont énoncées, et elle permet à Nietzsche de s’avancer masqué. Il l’a dit, dans une formule saisissante, qui figure en sous-titre : « Un livre pour tous et pour personne ». Apparemment pour tous, il est écrit dans un style effroyable, allant du lyrique au kitsch, passant par le pastiche (des Evangiles) et la forme prophétique… bref, le mauvais goût journalistique. Il se veut universel (…) mais il n’est pour personne, parce que plein d’énigmes et dangereux.

C’est ainsi que Philippe Choulet présente Ainsi parlait Zarathoustra dans le Gradus philosophique de 1996 (page 584). Comme d’autres jeunes de 16 à 18 ans, j’ai lu Ainsi parlait Zarathoustra en étant ébloui par le style de Nietzsche. Je ne comprenais évidemment pas tout, mais certains chapitres me parlaient particulièrement. Mais si ce livre est aussi connu, c’est principalement pour la thèse de l’avènement du surhomme (Übermensch en allemand) qui a fait couler beaucoup d’encre et a servi de matériau idéologique aux nazis – à tort – ! La corruption des textes de Nietzsche a été largement documentée, il est inutile de revenir dessus ici.

Comme le formule à très juste titre l’édition 2010 de La philosophie pour les nuls : le surhomme n’est pas Superman (Godin, 2010, p. 264). En fait, Nietzsche nous donne la réponse dans les premières pages d’Ainsi parlait Zarathoustra au moment où Zarathoustra descend parmi la foule pour parler (1947, p. 21):

L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. Danger de le franchir, danger de rester en route, danger de regarder en arrière – frisson et arrêt dangereux -. Ce qu’il y a de grand en l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est une transition et un déclin. J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en sombrant, car ils passent au-delà.

Ce texte paraît simple : nous sommes, en tant qu’humains, issus des bêtes et nous avançons sans but sauf exceptions. Le surhomme n’est donc pas une personne ou une fiction mais une finalité. Le surhomme est celui qui est capable de passer au-delà des notions de bien et de mal promues par la religion, le christianisme notamment, mais également de toutes les grandes valeurs existant depuis Socrate. Le surhomme aime le destin, ce qui est, ce qui est soumis à la naissance et à la destruction et se lance dans un genre de vide en ayant conscience que les anciennes valeurs n’existent plus. Cela n’en fait pour autant pas un nihiliste, auteurs que Nietzsche critiquait. En effet, pour Nietzsche, les nihilistes, en ne croyant en rien, cherchent tout de même le bonheur, ce qui en fait paradoxalement une recherche de valeurs. Pour le contexte, le nihilisme vient de la Russie où des terroristes anarchistes faisaient trembler le tsar, et c’est devenu une source d’inspiration pour des auteurs comme Dostoïevski, notamment dans Les Possédés.

L’homme, qui est ce fil tendu entre la bête et le surhomme est présenté comme malade : de sa vie, de ses passions tristes, de la cruauté, du plaisir… L’homme est donc en déclin selon Nietzsche, et le surhomme est une manière de trouver des buts qui permettent à chacun de se dépasser. Le surhomme redonne goût à la vie et c’est ce qui permet de répondre à la mort de Dieu annoncée dans Ainsi parlait Zarathoustra. Il n’est donc pas question d’un superhéros tel Superman ou d’un Aryen qui aurait de super-pouvoirs ou qui serait supérieur aux autres par sa « race », mais de trouver de nouveaux buts à chaque action.

Sources :

Choulet P., « Nietzsche » in Gradus Philosophique, Paris, GF, 1996
Blondel E., Philosophie, auteurs et thèmes, Ed. Sciences Humaines, 2012
Godin C., La philosophie pour les nuls, Pour les nuls, 2010
Nietzsche F., Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Le Livre de Poche

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