A propos des « Cartes postales de Michel Butor », la lecture du livre de Pauline Basso et Adèle Godefroy

Avant toute chose, c’est toujours une


Avant toute chose, c’est la première fois que je parle du livre co-écrit par une amie précieuse, il y aura donc une forte part de subjectivité dans le propos qui suit… Mais ce livre n’est pas seulement consacré à Michel Butor, principalement connu pour La Modification (1957) : il s’agit à la fois de l’introduction à la facette d’un auteur au final peu connu et d’une invitation à la méditation sur les choses simples de la vie comme les cartes postales.

Petit, je collectionnais les cartes postales et je voulais tous les départements français et leurs préfectures. Je les avais toutes sauf celles de la région parisienne et quelques départements comme la Mayenne ou la Haute-Saône. Cela m’occupait et me faisait « voyager ». Et parfois, je lisais ce qui était écrit au dos, c’était intéressant et j’aimais bien. Le livre rédigé par Pauline Basso et Adèle Godefroy rappelle ces souvenirs et la carte n’est pas seulement un objet écrit, c’est un objet visuel.

Comme l’écrit Pauline Basso à juste titre : « La communication écrite fait partie de notre quotidien, que ce soit lorsque nous répondons à un message ou à un courriel, voire envoyons une carte de vœux » (Basso & Godefroy, 2024, p. 29). Elle précise ensuite que « nos échanges sont dématérialisés » mais ce n’était pas le cas pour Michel Butor qui était attaché à présenter des « œuvrettes » selon ses termes (cité p. 29). Il s’agissait de cartes réalisées à travers différents matériaux tels que des cartes postales, des cartes routières, des chutes de papier peint ou de calendrier, assemblé avec n’importe quel matériau : scotch électrique, attache parisienne, fil à coudre… Chaque objet était personnalisé et contenait un texte. De fait, la carte postale qu’envoyait Michel Butor à son destinataire n’était pas une simple carte représentant des paysages, elle était une véritable œuvre créative. Le livre nous transporte dans cet univers original, à travers une série de photographies réalisées par Adèle Godefroy.

Exemple de carte (source : https://www.edition-originale.com/fr/beaux-arts/peinture-sculpture/butor-collage-original-consistant-en-deux-1972-68137)

La création de la carte postale est donc, au-delà du texte, un objet d’art et de poésie en lui-même. Comme l’écrit Pauline Basso dans des mots à la fois justes et poétiques : « Plus qu’une carte postale, c’est une invitation à ralentir, à s’inscrire pleinement dans le présent que le poète envoie » (p. 35-36). Adresser ou recevoir une carte postale, n’est-ce pas cela au final ? Prendre le temps de la regarder avant de la lire, y voir un objet personnalisé : « prendre le temps pour contempler l’objet, le toucher et en admirer les contour avant de lire le texte » (p. 36).

Le livre nous raconte comment l’auteur de la Modification s’est transformé en véritable artiste en dehors de l’écriture à partir, au départ, d’un assemblage réalisé avec la trousse de couture de son épouse. Une partie importante de son œuvre, peu connue, repose sur sa correspondance pour laquelle il consacrait tous ses après-midi (p. 39). Au-delà de l’écriture, la conception de la carte postale nécessite un travail manuel au sens propre : la main est l’objet qui permet le rapport au monde selon la théorie du philosophe Emmanuel Levinas. Il faut être attentif aux petits détails de notre monde et « prendre le temps de découvrir l réalité autrement, observer ce qui nous entour et nous attarder sur les détails à côté desquels nous passons dans la vie de tous les jours » (p. 48).

L’écriture d’une carte n’est pas un acte anodin : Adèle Godefroy le précise à raison : « Ecrire une carte est comme une méditation silencieuse durant laquelle on s’abrite dans un espace sans surveillance, protégé des « conversation parasites » (p. 73). L’échange d’une carte rentre aussi dans une logique de don/contre-don et « survit au temps » (p. 74).

La carte postale, chez Michel Butor, est d’abord un travail de « bricolage » comme nous l’avons précisé plus haut. Le bricolage n’est pas un terme employé au hasard : il est emprunté aux travaux de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss qui montrait que le bricoleur travaille de ses mains et utilise des moyens détournés pour y parvenir. La carte poste est également un jeu avec les images : quel sens peut-on donner à un assemblage d’objets divers comme des cartes routières et du ruban d’électricien ? Le destinataire doit réaliser tout un travail visuel avant de lire le texte. Il s’agit également d’un travail lié au toucher : on touche l’objet, voire on le sent comme on peut le faire avec des livres anciens, l’objet est fragile et il crée une suspension du temps. Citant Jacques Derrida, « l’envoi de cartes introduit une latence, un temps de battement entre le moment où la carte est créée et celui où elle est reçue et manipulée » (cité p. 183). La carte postale est également la création d’un lien intime entre celui qui la crée et celui qui la reçoit.

C’est donc à travers une série de photographies réalisées dans l’atelier de Michel Butor que nous invite ce livre : prendre le temps de contempler une vie d’artiste et suspendre le temps qui nous entoure le temps de la lecture du livre.

Source :

Basso P. & Godefroy A., Les Cartes postales de Michel Butor, Editions du Canoë, 2024

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