Au début du XXe siècle, l’étude des religions dites primitives fait l’objet de travaux de recherches : le philosophe et sociologue Lucien Lévy-Bruhl publie Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures en 1910 et Sigmund Freud fait paraître Totem et tabou. Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs en 1913. En 1912, Emile Durkheim publie Les formes élémentaires de la vie religieuse, une étude portant sur le totémisme en Australie. Mais pourquoi donc ce sociologue a-t-il étudié les religions ? Plus que la religion en tant que telle, Durkheim s’intéresse à la cohésion sociale à partir des faits religieux.
Résumé de la sociologie de Durkheim
La sociologie de Durkheim a une cohérence globale à partir de la thématique du lien social qu’il décline sur différents champs de recherche :
– L’intégration sociale est au cœur des sociétés caractérisées par la division du travail (De la division du travail social, 1893) et par le passage d’une société à solidarité mécanique à une société à solidarité organique passe par la transformation du lien social
– L’intégration sociale, lorsqu’elle est en excès ou en défaut, peut expliquer les taux de suicide dans les sociétés (Le Suicide, 1897), ce qui conduit à un affaiblissement du lien social
– L’éducation et l’école permettent d’assurer la cohésion sociale (L’Education morale, 1902-1903)
Dans les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Durkheim reprend cette question du lien social en interrogeant ses origines : dans un contexte de laïcisation croissante, il reconnaît en la religion un fait social de premier ordre. La religion détient une importante fonction au sein de la société. Comme il l’écrit dans son livre : « L’idée de la société est l’âge de la religion » et ce, même dans le cadre de la laïcisation et de l’individualisation croissante qui est le sien. En clair, dans son livre, Durkheim veut interroger la genèse du lien social. Pour cela, il doit se fixer un cadrage précis et définir ce qu’il entend par le phénomène religieux.
Le projet de recherche des Formes élémentaires de la vie religieuse
Durkheim cherche à étudier la religion la plus simple possible : il s’agit d’un système religieux qui se rencontre dans une société rudimentaire et il faut que ce dernier ne repose sur aucun autre système religieux antérieur. Il ne peut donc pas s’agir des religions monothéistes ou polythéistes que nous connaissons. Il s’intéresse donc au totémisme pratiqué par les aborigènes australiens, ce qu’il considère comme étant un système religieux naissant. Il cherche alors à comprendre ce qu’est la nature de la religion et comment elle permet d’en faire découler des institutions sociales. Mais avant toute chose, comment définir « la religion » ? Quel est le trait commun au christianisme et à l’animisme ?
Durkheim procède par élimination : la religion ne peut se caractériser par des phénomènes surnaturels ou divins. Parler de phénomènes surnaturels implique un ordre naturel qui n’existe pas toujours. Par ailleurs, la croyance en un Dieu ne peut pas suffire puisqu’il existe des religions sans dieux comme le bouddhisme.
Quelle est la distinction entre profane et sacré chez Durkheim ?
Les religions se caractérisent par un système de mythes, dogmes, rites, cérémonies… Mais ces différents aspects ne peuvent suffire à définir ce qu’est le phénomène religieux : Durkheim prend l’exemple du folklore qui renvoie également à ces aspects sans pour autant être des religions. Pour caractériser les religions, il faut deux catégories :
– Les croyances, que Durkheim définit comme étant des états de l’opinion et des représentations (Durkheim, 2013, p. 50)
– Les rites, qui sont des modes d’actions déterminés.
Mais malgré cela, un trait commun à l’ensemble des religions repose sur l’opposition entre profane et sacré :
Toutes les croyances religieuses connues, qu’elles soient simples ou complexes, présentent un même caractère commun : elles supposent une classification des choses, réelles ou idéales, que se représentent les hommes, en deux classes, en deux genres opposés, désignés généralement par deux termes distincts que traduisent assez bien les mots de profane et de sacré. La division du monde en deux domaines comprenant, l’un tout ce qui est sacré, l’autre tout ce qui est profane, tel est le trait distinctif de la pensées religieuses (Durkheim, 2013, pp. 50-51).
Le sacré relève ici d’êtres (dieux, esprits), d’arbres, de rochers… Des rites peuvent leur être appliqués et des vérités peuvent leur êtres associées. Le profane concerne ce qui ne rentre pas dans le sacré. La religion est donc définie de manière suivante :
Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent. Le second élément qui prend ainsi place dans notre définition n’est pas moins essentiel que le premier ; car, en montrant que l’idée de religion est inséparable de l’idée d’Eglise, il fait pressentir que la religion doit être une chose éminemment collective (p. 51).
Dans cette définition, le profane est donc diamétralement opposé au sacré et le sacré est inaccessible au profane. De plus, l’appartenance à une communauté (l’Eglise) permet de distinguer la religion de la magie qui reste une pratique individuelle. Enfin, la religion est un système de forces qui s’incarne par la pratique du culte.
Au niveau d’organisation le plus simple possible, le clan identifie le totem comme étant la représentation du sacré. Il peut s’agir de dessins, de tatouages, d’animaux, de prénoms… Mais il y a également une approche plus subtile qui est celle de la manifestation d’une conscience collective, le mana, qui est une force anonyme et impersonnelle qui a une valeur magique, religieuse et sociale.
La religion permet-elle la cohésion sociale ?
Les idéaux de la religion s’objectivent sur des objets ou des personnes et leur caractère sacré vient de leur consécration par la société. De même, les idéaux peuvent s’incarner à travers des personnes porteuses des valeurs du groupe.
Pour réactiver ces idéaux, il est également possible de pratiquer le culte à travers une série de rites :
– Les rites négatifs (interdits de différentes natures qui ont pour fonction de maintenir la séparation entre sacré et profane)
– Les rites positifs (sacrifices, rites mimétiques) : ils ont pour fonction de recréer l’unité morale du groupe
– Les rites piaculaires : des fêtes tristes (cérémonies funéraires par exemple) qui ont pour objectif d’affirmer l’unité et l’identité du groupe.
Pour Durkheim, toutes les institutions sociales sont nées de la religion et produisent différentes fonctions sociales : morale, droit et science par exemple, s’affranchissent de la religion mais en gardent leurs origines.
La sociologie religieuse de Durkheim aujourd’hui
Ce livre de quasiment 600 pages présente une approche originale sur la religion au regard des travaux précédents de Durkheim. Mais il a également fait l’objet de nombreuses critiques, notamment à propos de la méthodologie déployée par Durkheim. L’opposition entre sacré et profane constitue un a priori de l’auteur sur une situation beaucoup plus complexe auprès des tribus en question qui ont fait l’objet d’enquêtes ethnographiques à proprement parler. Le principal reproche fait à Durkheim est d’avoir cherché à projeter un fait valable en Occident (sacré/profane) sur des populations n’ayant pas les mêmes cultes.
Sources :
Durkheim E. Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Paris, PUF, 2013
Lallement M., Histoire des idées sociologiques, Paris, A. Colin, 2017
Mendras H. & Etienne J., Les grands auteurs de la sociologie, Paris, Hatier, 1996



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