A propos de Qu’est-ce que les Lumières ? de Kant (1784)

Le Siècle des Lumières est marqué par l’affirmation de valeurs comme la liberté, la tolérance et l’égalité. Ce mouvement intellectuel, traversant toute l’Europe du XVIIIe siècle, rassemble des penseurs aussi variés que Montesquieu, Voltaire, Rousseau ou Diderot en France, Locke et Shaftesbury en Angleterre, Mandeville aux Pays-Bas, ou encore Hume, Smith et Hutcheson en Écosse. En Allemagne, Leibniz, Kant et Lessing jouent un rôle fondamental dans la réflexion sur l’autonomie de la pensée.

Un moment européen : penser les Lumières à travers plusieurs traditions

Lessing et Mendelssohn : éduquer la raison pour l’émanciper

Avant Kant, d’autres auteurs allemands s’étaient interrogés sur ce que signifie “les Lumières” (Aufklärung). Lessing (1729–1781) et Moses Mendelssohn (1729–1786), figures du judaïsme des Lumières, affirment que l’être humain possède dès sa naissance une raison qui, bien qu’inachevée, peut être développée. La raison doit être éduquée pour pouvoir y parvenir : il s’agit donc d’éduquer la raison, c’est à dire de révéler à la raison le pouvoir de compréhension qu’elle possédait sans le savoir à l’état natif, mais qu’elle ne possédera en vérité qu’après coup, lorsque éduquée, elle sera devenue adulte. (Proust, 1991). Autrement dit, il faut pouvoir apprendre et avoir du recul sur notre apprentissage. Les Lumières apparaissent alors comme l’éducation de la raison ainsi que sa conduite.

David Hume : l’expérience sensible comme fondement de la pensée

Le XVIIIe siècle est aussi le siècle de l’empirisme, courant développé notamment par David Hume (1711–1776). Pour Hume, notre croyance dans la causalité n’est qu’une habitude de penser, formée par l’expérience répétée. Il rejette toute certitude métaphysique : ce n’est pas la raison qui nous convainc que le feu brûle, mais l’habitude d’avoir ressenti cette brûlure.

Kant reconnaît l’influence déterminante de Hume sur sa propre pensée, allant jusqu’à écrire que la lecture de Hume l’a « réveillé de son sommeil dogmatique ».

🟦 Anecdote : Kant aurait été si bouleversé par la remise en question des fondements de la connaissance par Hume qu’il interrompit pendant des années ses cours pour repenser l’ensemble de son système philosophique — ce qui aboutira à la Critique de la raison pure (1781).

Kant et la définition des Lumières : penser par soi-même

Sortir de la minorité intellectuelle

Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, Kant se donne donc pour objectif de prolonger le travail de ses prédécesseurs en le synthétisant également. Le texte de Kant est célèbre par deux formules :

Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable et Sapere aude (Ose penser par toi-même).

L’état de tutelle dont parle Kant fait écho aux écrits de Lessing et de Mendelssohn : il s’agit, écrit Kant, de l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. Pis encore :

On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre.


Autrement dit, si l’entendement doit être éduqué (insuffisance), il doit être amené à être autonome avec l’éducation. Pour autant, si on n’est pas résolu à devenir autonome, on reste dans cet état de tutelle qui est contraire à l’esprit des Lumières. Kant l’explique par la paresse et la lâcheté, en donnant l’exemple des ressources sur lesquelles on peut s’appuyer pour ne pas avoir à raisonner (les livres ou les directeurs de conscience). On retrouve donc une forme de scepticisme à adopter, chère à Descartes ou Hume, pour s’affranchir de l’état de tutelle.

L’état de tutelle est même, explique Kant, une « nature » pour les personnes à l’état de tutelle. Pour autant, il est probable qu’un public s’éclaire lui-même (p. 44) car parmi une somme d’individus, certains disposent de cette capacité à penser par eux-mêmes. Les Lumières ne cherchent pourtant pas à faire la révolution : elles incitent à la liberté, celle de faire, écrit Kant, un usage public de sa raison sous tous les rapports (p. 45). Bien que l’on doive rester obligés de réaliser un certain nombre de tâches (payer ses impôts par exemple), mais il est tout à fait possible, et même encouragé selon Kant, de développer une forme de scepticisme ou de critique face à la manière dont les impôts sont utilisés. Les Lumières invitent à partager ses opinions publiquement, de manière libre. C’est même le rôle du souverain d’y parvenir.

Kant et la politique des Lumières : critiquer sans renverser

Kant prend l’exemple de Frédéric II, le « despote éclairé » ami de Voltaire notamment, en écrivant :

La manière de penser d’un chef d’Etat qui favorise les Lumières va encore plus loin et discerne que même au regard de sa législation, il est sans danger d’autoriser ses sujets à faire publiquement usage de leur propre raison et à exposer publiquement au monde leurs idées sur une meilleure rédaction de ladite législation, même si elles sont assorties d’une franche critique de celle qui est en vigueur (p. 50).


Autrement dit, la liberté de pensée constitue également une vertu pour améliorer la situation politique de l’Etat et ne pas sombrer dans le despotisme. Il s’agit alors de considérer l’humain « conformément à sa dignité. »

Véritable hymne à la liberté, ce classique de la philosophie nous éclaire encore aujourd’hui.


Source :


Proust F. (1991), « Introduction » in Vers la paix perpétuelle et autres essais, GF Flammarion, pp. 6-38

Kant E. (1991), « Qu’est-ce que les Lumières ? » in Vers la paix perpétuelle et autres essais, GF Flammarion, pp.41-52

Laisser un commentaire