Gynécologie et accouchement dans l’Antiquité : entre croyances et savoirs empiriques


L’histoire de la médecine nous semble souvent un musée d’anecdotes étranges, peuplé de remèdes oubliés. Pourtant, certaines pratiques anciennes témoignent d’une recherche de compréhension du corps humain, parfois étonnamment pertinente. Que savait-on de la gynécologie et de l’obstétrique il y a plusieurs millénaires ? Retour sur quelques pratiques de l’Égypte ancienne et de la Rome antique.

Diagnostiquer une grossesse dans l’Égypte ancienne

Un papyrus datant d’environ 1350 à 1250 avant notre ère propose une méthode pour diagnostiquer la grossesse et même en prédire l’issue ou le sexe de l’enfant :

« Orge et blé amidonnier, que la femme humectera au moyen de son urine, chaque jour, ainsi que des dattes et du sable, mis dans deux sacs séparés. Si ensemble ils se développent, la femme accouchera de façon normale. Si seul l’orge se développe, cela signifie un enfant mâle. Si seul le blé se développe, cela signifie une fille. S’ils ne se développent pas, elle n’accouchera pas. » (cité par Dachez, 2021, pp. 52-53)

Si ce protocole nous semble fantaisiste, Roger Dachez souligne que l’urine des femmes enceintes contient effectivement des hormones stéroïdes analogues à des facteurs de croissance végétaux. Des tests modernes ont confirmé que cette urine peut accélérer la germination de certaines céréales. La précision sur le sexe de l’enfant reste en revanche douteuse.

Contraception en Égypte ancienne : le lin au service des femmes

Pour prévenir les naissances, les Égyptiens auraient utilisé du lin comme méthode contraceptive, sans que les sources ne précisent exactement sous quelle forme. Cette approche traduit néanmoins une volonté de maîtriser la fécondité, ce qui montre que les préoccupations liées à la reproduction ne sont pas nouvelles.

Soranos d’Éphèse : un pionnier de l’obstétrique romaine

Avançons de treize siècles et dirigeons-nous vers la Rome antique. Au IIe siècle de notre ère, Soranos d’Éphèse rédige un traité intitulé Les Maladies des femmes, devenu une référence en gynécologie antique. Formé à Alexandrie, il développe une approche fondée sur l’observation et l’examen clinique.

Observation clinique et représentations de l’utérus

Soranos compare l’utérus à la ventouse du médecin. Il distingue, à travers l’examen des cols utérins, une différence entre femmes vierges (col mou et charnu) et femmes ayant accouché (col plus calleux). Il valorise la virginité, y voyant un gage de santé, mais admet la nécessité de la reproduction pour la survie de l’espèce. Il suggère d’attendre l’âge de 14 ans pour procréer, et recommande d’éviter les jeunes filles « échauffées par des désirs prématurés ».

Contraception selon Soranos : entre tampons et éternuements

Le médecin romain propose l’utilisation de tampons vaginaux imbibés de substances censées bloquer ou tuer les spermatozoïdes. Il conseille également de se lever aussitôt après l’acte sexuel et d’éternuer pour expulser le liquide séminal. Si cela peut prêter à sourire, ces recommandations révèlent une attention au fonctionnement du corps féminin et une tentative de limiter les naissances.

L’art de l’accouchement selon Soranos

C’est surtout comme accoucheur que Soranos se distingue. Il cherche à comprendre les causes des dystocies (accouchements difficiles), en étudiant notamment la taille et la forme du bassin ou du col utérin. Pour l’accouchement, il recommande une chaise obstétrique dotée d’un siège en demi-lune, d’accoudoirs et d’un dossier. Trois sages-femmes assistent la parturiente : deux massent son ventre, une la soutient vers l’arrière.

Après la naissance, Soranos suggère une délivrance manuelle pour expulser le placenta, et conseille de nettoyer soigneusement les yeux et la bouche du nouveau-né — une pratique toujours en usage aujourd’hui.

Une médecine ancienne, entre imagination et intuition scientifique

Si certaines pratiques nous semblent aujourd’hui folkloriques ou naïves, d’autres témoignent d’un sens de l’observation et d’une volonté de soin remarquables. Elles nous invitent à ne pas mépriser les savoirs anciens, mais à les replacer dans leur contexte : celui d’une médecine encore balbutiante, mais déjà soucieuse de comprendre la nature humaine.

Source principale : Dachez, Roger. Histoire de la médecine. De l’Antiquité à nos jours. Paris : Tallandier – Texto, 2021.

Orge et blé amidonnier, que la femme humectera au moyen de son urine, chaque jour, ainsi que des dattes et du sable, mis dans deux sacs séparés. Si ensemble ils se développent, la femme accouchera de façon normale. Si seul l’orge se développe, cela signifie un enfant mâle. Si seul le blé se développe, cela signifie une fille. S’ils ne se développent pas, elle n’accouchera pas. [Cité par R. Dachez, 2021, pp. 52-53].


Roger Dachez, historien de la médecine, précise que malgré le caractère fantaisiste de ce propos, l’urine de la mère recèle :

« Une grande quantité d’hormones stéroïdes qui présentent, curieusement, une analogie structurale avec des facteurs de croissance des végétaux. A plusieurs reprises, on a vérifié que l’urine de femme enceinte permet en effet la germination plus rapide de grains de blé, aussi bien que d’orge au demeurant : la précision du sexe – peut-être liée à un problème de traduction – est certainement aléatoire, mais le principe de ce test « de grossesse n’est donc pas sans fondement » [Id, p. 53].


On peut sourire à la lecture de ces différentes stratégies pour déterminer la fécondité ou non, mais il y a une part de rationalité derrière les techniques employées. Comment prévenir les naissances ? Là encore, les Egyptiens auraient eu recours à du lin en guise de contraceptif.

Avançons maintenant de quasiment 1 300 ans pour arriver à Rome. La médecine s’est largement développée, bien qu’elle soit encore loin de ce que l’on connaît aujourd’hui, notamment grâce à l’ensemble des progrès des grecs. Un médecin romain, Soranos d’Ephèse qui a vécu au IIe siècle de notre ère, rédige un certain nombre d’ouvrages. Le seul qui nous soit parvenu s’intitule le traité des Maladies des femmes. Formé à Alexandrie, il arrive à Rome au début du IIe siècle et, contrairement à ses prédécesseurs, il attache beaucoup d’importance à l’examen clinique. Pour lui, l’utérus ressemble à la ventouse du médecin et il observe les cols utérins de vierges et de femmes qui ont vécu plusieurs accouchements. Pour lui, la vierge a un col mou et charnu tandis que celle qui a déjà accouché à un col plus calleux, comme la tête d’un poulpe. Pour lui, la virginité des femmes est un facteur de bonne santé. Il se base sur l’observation de juments en expliquant : Les juments qu’on ne fait pas saillir sont les meilleurs coursiers -, il reconnaît que la procréation est essentielle pour la survie de l’espèce humaine. Il conseillait donc d’attendre l’âge de 14 ans pour procréer tout en se gardant « des filles dont l’éducation n’a pas été modeste et qu’échauffent des désirs prématurés » (Dachez, 2021, p. 191).

Pour la contraception, il préconisait des recettes de tampons vaginaux imbibés de substances spermicides ou visant à obturer l’orifice du col. Il conseillait également aux femmes de se lever immédiatement après l’acte et d’éternuer violemment pour évacuer le liquide séminal.

Soranos est surtout connu comme accoucheur et a cherché à déterminer les différentes causes de dystocie (obstacles ou difficultés à l’accouchement), en identifiant la taille et la forme du bassin ou du col utérin.

Pour l’accouchement, il préconisait de faire asseoir la femme sur une chaise pourvue d’un siège en demi-lune, avec des accoudoirs et un dossier, avec l’aide de sages-femmes. R. Dachez précise : « Deux d’entre elles massent le ventre de la parturiente, tandis qu’une troisième la maintient vers l’arrière. »

Après l’accouchement, Soranos suggère la délivrance manuelle : une sage-femme introduit sa main dans l’utérus pour aider à l’expulsion du placenta. Il conseille également de bien nettoyer les yeux et la bouche de l’enfant qui vient de naître.

Ainsi, si les pratiques médicales anciennes peuvent prêter à sourire sur certains aspects, d’autres sont toujours valables aujourd’hui (notamment nettoyer les yeux et la bouche de l’enfant à sa naissance) et nous incitent à regarder le passé avec une forme d’humilité.

Source :

Dachez Roger, Histoire de la médecine. De l’Antiquité à nos jours, Paris, Tallandier – Texto, 2021

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